Magazine Le Mensuel

Nº 3041 du vendredi 19 février 2016

ACTUALITIÉS

Les Kurdes progressent à Alep. La Turquie dans l’engrenage syrien

Déjà très complexe, le conflit syrien voit la perspective d’une solution de paix s’éloigner de plus en plus. Alors que l’armée syrienne, soutenue par la Russie, poursuit son avancée inexorable dans la région d’Alep, les forces kurdes progressent vers la frontière turque, suscitant la colère d’Ankara, qui bombarde à tout va.

Depuis samedi 13 février, la situation s’envenime de plus en plus sur le terrain syrien. Alors que de violents combats se poursuivent dans la région d’Alep, avec des avancées majeures réalisées par les forces fidèles au régime de Bachar el-Assad et leurs supplétifs, la Turquie s’implique encore davantage dans le conflit. Depuis le week-end dernier, l’artillerie turque ne cesse de pilonner les secteurs du nord de la Syrie contrôlés par les forces kurdes, tandis que l’aviation russe poursuit ses frappes contre les rebelles islamistes.
Dans la ligne de mire d’Ankara, les forces kurdes se voient bombardées dans la région frontalière d’Aazaz, au nord d’Alep. Cette localité, située à tout juste cinq kilomètres de la frontière syro-turque, se trouve prise en tenaille à partir de l’ouest par les Kurdes et du sud par l’armée syrienne régulière. Cette dernière a aussi été la cible de tirs d’artillerie dans la région du Hatay.

 

L’objectif des Kurdes
La réaction de Damas ne s’est pas fait attendre. Le régime a accusé la Turquie d’avoir envoyé des centaines de combattants salafistes, ainsi que des «mercenaires turcs» dans la région d’Alep. Des combattants, venus de la région d’Idlib, tenue par le Front al-Nosra, et qui auraient transité par le territoire turc avant de pénétrer en Syrie via la porte de Bab al-Salama. Un soutien militaire qui arrive à point nommé, alors que le corridor d’Aazaz, considéré le poumon stratégique pour le ravitaillement en armes et en vivres de la rébellion présente à Alep, a été coupé, début février, par les forces loyales au régime, grâce aux raids aériens russes, et les Kurdes du PYD.
Dépité par ces avancées et soucieux de voir les Kurdes du PYD, ses ennemis jurés, se rapprocher de sa frontière, Ankara a donc fait tirer plus de cent obus vers les villages situés au sud d’Aazaz, ainsi que sur l’aéroport militaire de Mennagh, repris le 9 février par les combattants kurdes aux rebelles salafistes d’Ahrar el-Cham et aux jihadistes du Front al-Nosra, soutenus par la Turquie.
Mardi 16 février au matin, c’est le bastion rebelle de Tall Rifaat, repris lundi soir par les forces kurdes, qui a fait l’objet, à son tour, d’un pilonnage de l’artillerie turque.
Car la crainte de la Turquie est de voir les Kurdes réaliser leur objectif le long de sa frontière. Les combattants du PYD tentent, en effet, de réaliser une jonction entre les trois régions qu’ils contrôlent déjà dans le nord de la Syrie – Hassaké, au nord-est, Kobané et ses environs, et le nord d’Alep, à l’ouest. Ce qui permettrait aux Kurdes de contrôler une bande de plusieurs centaines de kilomètres le long de la frontière avec la Turquie. Un scénario inenvisageable pour le pouvoir turc qui a déjà des difficultés avec les Kurdes sur son propre sol, dans la région de Diyarbakir.
Une perspective qui n’enchante pas du tout Ankara. Le vice-Premier ministre turc, Yalçin Akdogan, a d’ailleurs justifié samedi que «le franchissement de la rive ouest de l’Euphrate est une ligne rouge». Lundi, c’est le Premier ministre Ahmet Davutoglu qui a martelé: «Nous ne laisserons pas Aazaz tomber, tout le monde doit clairement le savoir. Le YPG (Unités de protection du peuple, le bras armé du PYD, ndlr), ne sera pas autorisé à avancer vers l’ouest de l’Euphrate et à l’est d’Afrin».
Seulement voilà, l’obsession kurde d’Ankara provoque de vives tensions avec ses alliés. Si les Kurdes étaient traditionnellement soutenus par la Russie, ils le sont aussi, désormais, par les 
Etats-Unis. Samedi soir, Washington a exhorté la Turquie à cesser ses frappes contre les Kurdes et le régime syrien. Une prise de position soutenue par la France qui a appelé à l’arrêt des bombardements turcs dans les zones syriennes tenues par les Kurdes.

 

Ambiguïté américaine
Le porte-parole du Département d’Etat américain, John Kirby, a souligné que la Turquie et les milices kurdes YPG partageaient la même menace posée par Daech. «Nous sommes inquiets de la situation au nord d’Alep et nous nous efforçons de faire baisser les tensions de tous les côtés», a-t-il déclaré. Depuis plusieurs mois déjà, le soutien américain à l’YPG, en armes et munitions, rencontre l’hostilité d’Ankara. L’émissaire spécial de la Maison-Blanche pour la lutte contre l’EI, Brett McGurk, avait même fait le déplacement jusqu’à Kobané, le 31 janvier dernier, pour renforcer les liens entre Washington et le PYD. Rappelons aussi que les Etats-Unis ont déployé un petit contingent de forces spéciales dans les régions kurdes, accroissant encore la collaboration militaire.
Car Washington, toujours très pragmatique, reconnaît le PKK comme une organisation terroriste, tout en étant allié du PYD et de sa branche armée, l’YPG, considérée, elle, comme alliée dans la lutte contre l’Etat islamique. Quant à la position européenne sur le sujet, elle est gênée aux entournures par la question des migrants. La Turquie joue un rôle déterminant dans ce dossier, menaçant régulièrement de laisser passer des milliers de migrants vers l’Europe, ce qui explique sans doute, que l’Union européenne − et la France notamment − ait accepté sans trop broncher, que les Kurdes de Syrie soient exclus des négociations diplomatiques en cours.
Si les Kurdes de Syrie suscitent tant d’hostilité de la part de la Turquie, c’est aussi parce qu’Ankara redoute l’habileté politique des Kurdes, qui s’est manifestée depuis le début de la guerre en Syrie. Eux aussi ont leur propre agenda − bien distinct de celui du régime syrien − dont l’objectif est de constituer une région complètement autonome, le Rojava, à l’instar de ce qui s’est fait en Irak. Par ailleurs, la Turquie et plus globalement les anti-Assad accusent le PYD de collaboration avec le régime de Damas. Le pouvoir syrien reste neutre vis-à-vis du PYD, tandis que celui-ci fait le travail le long de la frontière syrienne. Une sorte de pacte de non-agression.
L’intervention turque en Syrie est, en tout cas, du pain béni pour la Russie.
Depuis la destruction par la chasse turque d’un Sukhoï russe accusé d’avoir pénétré dans l’espace aérien turc, le 24 novembre dernier, Vladimir Poutine rêve d’entraîner son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, dans l’engrenage du conflit syrien. La question kurde représente aussi l’intérêt non négligeable, pour le Kremlin, de pointer du doigt le jeu trouble de la Turquie et de morceler encore un peu plus le camp anti-Assad, miné par les divisions.

 

Choix limités pour les Turcs
Reste à savoir si les Turcs iront jusqu’à s’engager dans le conflit syrien au sol, en compagnie de leurs alliés saoudiens, sous couvert d’une action militaire contre l’Etat islamique. Une intervention qui paraît toutefois hautement improbable, la Russie dominant le ciel syrien. Moscou a déployé ses systèmes de défense antiaérien S-400 au nord de la Syrie, précisément dans la région où la Turquie souhaite instaurer une no-fly-zone. Autant dire que depuis l’incident du 24 novembre, la chasse turque ne s’aventure pas dans cette zone. Une intervention turque devra aussi recueillir l’aval de Washington. Et mettrait Ankara en position délicate vis-à-vis de l’Otan, dont elle est membre. En effet, en vertu de l’article 5 du traité de l’Alliance atlantique, la Turquie se trouverait qualifiée, en cas d’intervention au sol, de pays agresseur, et non plus en position de membre agressé, auquel l’Otan devrait porter assistance. Téméraires mais pas inconscients, les Turcs prôneraient davantage une intervention terrestre avec les alliés internationaux. C’est ce qu’a déclaré mardi matin, sous couvert d’anonymat, un haut responsable turc. «Nous voulons une opération terrestre avec nos alliés internationaux (…) sans opération au sol, il est impossible d’arrêter les combats en Syrie».
La Russie contre la Turquie, la Turquie contre les Kurdes, les Saoudiens contre les Iraniens, la coalition internationale contre Daech, etc., la Syrie devient, aujourd’hui plus encore qu’avant, un complexe échiquier, où chacun avance ses pions et règle ses comptes. La perspective d’une ébauche de solution politique reste, dans l’immédiat, plus qu’illusoire. La conférence de Munich, organisée le 11 février, et qui avait abouti à un accord de cessez-le-feu, a déjà été foulée au pied. Et semble inapplicable, les jihadistes du Front al-Nosra autant que ceux de l’Etat islamique n’étant pas concernés par le cessez-le-feu. La réouverture des négociations intersyriennes sous pavillon onusien, prévue pour le 25 février, semble, elle aussi, plus qu’illusoire.

Jenny Saleh
 

Course vers Raqqa
En parallèle aux opérations en cours pour reprendre Alep, Raqqa, la «capitale» de l’Etat islamique, dans l’est de la Syrie, fait aussi l’objet de toutes les attentions.
Les forces loyalistes, toujours soutenues par l’aviation russe, ont réalisé une avancée majeure ces derniers jours, en attaquant des positions de l’EI sur la route d’Ithriyah, à Raqqa. La ville de Tal Abou Zayhn a été prise, alors que d’autres forces arrivent en soutien.
Une avancée qui n’arrange pas les affaires de tout le monde. Car Raqqa représente un enjeu crucial. Vaincre l’Etat islamique à Raqqa, ainsi que dans d’autres villes de l’Est, permettrait de mettre la main sur les champs de pétrole et de gaz. Mais aussi de se placer en position de force pour des négociations de paix. Les Etats-Unis et leurs alliés, s’ils parvenaient à reprendre la région, pourraient être tentés de créer un Etat sunnite entre l’est de la Syrie et l’ouest de l’Irak, Mossoul incluse. Pas sûr que cela rentre dans les plans de Moscou et Damas.

Démonstration de force saoudienne
Baptisées Tonnerre du Nord, les manœuvres militaires organisées dans le nord de l’Arabie saoudite, depuis dimanche soir, sont présentées par Riyad comme «les plus importantes» jamais organisées dans la région. Situées à la frontière entre le royaume wahhabite et l’Irak, ces manœuvres rassemblent les forces armées de vingt pays, dont le Pakistan, l’Egypte, la Malaisie, les pays du Golfe, entre autres. Entre 150 000 et 250 000 des forces terrestres, navales et aériennes seraient ainsi déployées le long de la frontière.
Un signal fort envoyé par Riyad dans ce contexte très tendu et, sans doute, une manière pour le royaume de montrer les muscles. Ce dernier a également annoncé qu’il allait déployer quatre avions de chasse sur la base turque d’Incirlik, d’ici fin février.

Assad toujours déterminé
Dans une interview accordée à l’AFP, le président syrien, Bachar el-Assad, s’est montré plus déterminé que jamais à reconquérir l’ensemble du territoire syrien.  «Il n’est pas logique de dire qu’il y a une partie de notre territoire à laquelle nous renoncerons», a-t-il déclaré. «Que nous soyons capables de le faire ou non, c’est un but que nous chercherons à atteindre sans hésitation», 
a-t-il martelé, même si ce combat «sera long». «Depuis le début de la crise, nous croyons totalement aux négociations et à l’action politique. Cependant, négocier ne signifie pas qu’on arrête de combattre le terrorisme. Les deux volets sont indispensables en Syrie (…) Le premier volet est indépendant du second», a encore stipulé le président syrien.

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