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Nº 3043 du vendredi 4 mars 2016

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Importante poussée des réformateurs aux élections. Le nouveau visage de l’Iran

La poussée du camp des modérés et réformateurs aux élections législatives, ainsi qu’à l’Assemblée des experts, n’équivaut pas à un blanc-seing au président Hassan Rohani. Ne disposant pas d’une majorité claire, il devra imposer ses vues, dans la limite des lignes fixées par le Guide, Ali Khamenei. Dans le même temps, rien ne peut plus se faire, dans l’Iran de demain, sans les réformateurs.

Hassan Rohani a gagné son pari. La double élection visant à renouveler le Parlement iranien et l’Assemblée des experts, le 26 février dernier, a été marquée par une avancée notable du camp des réformateurs et modérés, essentiellement à Téhéran. Après trois jours de dépouillement, 103 sièges du Majlis (le Parlement iranien, ndlr) ont échu aux conservateurs, contre 95 pour les partisans de la ligne de Rohani, 14 à des députés indépendants sans engagement politique précis, 4 à des conservateurs modérés et 5 aux minorités religieuses sans affiliation politique. Le second tour des législatives, qui se tiendra en avril, pour départager les 69 sièges encore en ballottage, ne devrait pas changer la donne. Le Parlement iranien n’aura pas de majorité claire et ce, même si les réformateurs ont enregistré une franche progression. Ils ne détenaient, en effet, que 10% des sièges dans la précédente mandature.
Du côté de l’Assemblée des experts qui, rappelons-le, est chargée d’élire ou de révoquer le Guide suprême, la même percée réformatrice est constatée. Sur les 88 sièges qui la composent, les réformateurs ont raflé la totalité des 30 sièges alloués à Téhéran, marquant une belle victoire pour le camp de Hassan Rohani et de l’ancien président modéré Akbar Hashemi Rafsandjani. Les deux hommes arrivent dans les trois premiers élus de l’Assemblée, évinçant deux ayatollahs parmi les plus radicaux, Mohammad Yazdi et Mohammad Taghi Mesbah-Yazdi. Satisfait de cette victoire à Téhéran, le président Rohani a remercié les électeurs «d’avoir choisi le bon chemin pour le pays», qui va pouvoir s’engager sur la voie du développement. «S’il y a encore des gens qui pensent que ce pays doit être en confrontation avec les autres, c’est qu’ils n’ont pas compris le message de 2013», a-t-il lancé à ses adversaires, en allusion à sa propre élection à la présidence.
Pour Thierry Coville, chercheur à l’Iris et spécialiste de l’Iran, «ces résultats montrent que la majorité de la population iranienne approuve la politique d’ouverture de Hassan Rohani. Ce vote reflète également un rejet populaire des personnalités politiques défendant une ligne ‘‘extrémiste’’».
Toutefois, si la double élection de vendredi dernier apparaît comme un camouflet pour les durs du régime et une belle avancée pour le camp des réformateurs et modérés, il ne faut pas s’y tromper. Les conservateurs gardent, avec le Guide suprême Ali Khamenei, la haute main sur les décisions politique, économique et diplomatique.
Le succès de l’alliance réformateurs/modérés se retrouve essentiellement dans les grandes villes, comme à Téhéran, grâce aux électeurs urbains, tandis que l’Iran pauvre et rural vote davantage en faveur des conservateurs. De fait, la composition des deux assemblées marque un clivage entre les pragmatiques et les idéologues.

 

L’économie, priorité n°1
Si Hassan Rohani dispose désormais de coudées plus franches au Parlement pour faire voter sa série de réformes économiques, il n’est pas sûr qu’il puisse s’appuyer sur une majorité active pour tous les sujets. Il mise également sur les retombées de la levée des sanctions économiques avec pour objectif de relancer l’économie et de réduire le chômage.
Après le deuxième tour des législatives en avril, on saura, également, qui prendra la présidence de l’Assemblée. L’actuel président, Ali Larijani, est un conservateur modéré qui a approuvé l’accord sur le dossier nucléaire. Il pourrait d’ailleurs retrouver son poste. Pour le quotidien iranien réformateur, Etemad, «les élections du 26 février ont clairement changé l’atmosphère politique», marquant un pouvoir divisé «entre ceux qui ont approuvé l’accord nucléaire et ceux qui étaient contre».
Pour Thierry Coville, les résultats enregistrés par les réformateurs «signifient que Rohani devrait pouvoir bénéficier d’un Parlement qui serait beaucoup plus coopératif que le précédent». «Le président pourra donc plus facilement lancer les réformes qu’il souhaite. Evidemment, le Conseil des gardiens, dominé par les «durs» et qui a pour mission de confirmer le caractère islamique des lois votées, devrait continuer à s’opposer à la politique d’ouverture de Rohani. Mais l’instance qui tranche in fine quand il y a un conflit entre le Parlement et le Conseil des gardiens, le Conseil du discernement de l’intérêt supérieur du régime présidé par Akbar Hashemi Rafsandjani, le «mentor» de Rohani… », souligne-t-il. L’élection du futur président de l’Assemblée des experts donnera davantage une idée du futur rapport de force entre ultraconservateurs et réformateurs .
En matière de politique intérieure, il y a de fortes chances que le président Rohani, bien qu’auréolé de ses succès électoraux, doive composer avec une opposition ultraconservatrice. De même, le Guide Ali Khamenei garde la main sur plusieurs domaines sensibles, comme la sécurité intérieure, l’armée, la justice – qui relèvent directement de ses prérogatives – et doit tenir compte des préoccupations des autres acteurs, incontournables, de la vie politique iranienne, comme les Gardiens de la révolution. Le quotidien Kayhan, proche du Guide, a d’ailleurs rappelé les limites à ne pas dépasser. «Il est ridicule, et même immature, de répéter les déclarations des analystes de CNN, la BBC ou Fox News affirmant que les élections sont une approbation de la politique du président Rohani et son gouvernement modéré», a estimé le quotidien ultra-radical dans son éditorial. «C’est tout le contraire, poursuit le journal, ces élections ne sont qu’une nouvelle occasion offerte aux électeurs pour exprimer leur soutien à la République islamique, un modèle de gouvernance pour toute la région». Rappelons que les Gardiens de la révolution et d’autres confréries religieuses contrôlent, à eux seuls, plus ou moins de 80% de l’économie iranienne. Les Gardiens de la révolution, qui constituent l’unité d’élite de l’armée, possèdent, en effet, de nombreuses entreprises dans le secteur gazier et pétrolier, et ne sont pas forcément ravis de l’arrivée d’investissements étrangers, rendus possibles par la levée des sanctions. Rohani devra donc jongler avec cette réalité et travailler vite, son mandat s’achevant en 2017. Thierry Coville note que «l’urgence est de voter le budget 2016. Il y a également de nombreuses décisions à prendre dans le domaine économique (poursuite de la politique de réduction des subventions, privatisations, etc.)». La priorité de Rohani sera incontestablement l’économie. «Le gouvernement doit absolument rendre l’environnement des affaires plus attractif s’il veut favoriser l’essor du secteur privé iranien et attirer les investissements étrangers. On sait qu’il y a également des attentes concernant les droits de l’homme et l’ouverture politique», souligne le chercheur. «La stratégie de Rohani est d’avancer graduellement pour éviter de provoquer une sur-réaction des ultras comme durant le mandat de Khatami. Il est possible que Rohani fasse également des gestes dans ce domaine s’il se sent en position de force. Mais la priorité est de relancer l’économie et de réduire le chômage (le taux de chômage est sans doute proche de 20% …)», analyse Coville.
Quant aux libertés publiques, la population iranienne ne devrait pas ressentir de grands changements, et ce, malgré le rejet de plus en plus massif par les jeunes des restrictions imposées par le régime.

 

Ouverture conditionnée
En matière de politique étrangère, Hassan Rohani sera, sans doute, obligé de marcher dans les pas du Guide. C’est toujours Ali Khamenei qui donne ses inflexions en la matière, et ce n’est pas près de changer. Le soutien au régime de Bachar el-Assad ne devrait pas varier, tout comme la rivalité régionale avec l’Arabie saoudite. A ce sujet, Thierry Coville souligne que le «camp de Rohani est renforcé», ce qui signifie «que son approche en matière de politique étrangère, qui privilégie la diplomatie et la discussion, aura plus de poids dans les discussions entre factions». Mais l’ombre du Guide, qui ne rate jamais une occasion de dénoncer les tentatives de déstabilisation du régime par les Occidentaux et, plus précisément, les Etats-Unis, reste bien présente. Dans Le Figaro, Denis Bauchard, conseiller pour le Moyen-Orient à l’Ifri, souligne que «la préoccupation première du président est de veiller à ce que le processus de levée des sanctions se déroule au mieux». «Il est conscient que celui-ci peut être remis en cause par un Congrès hostile au président Barack Obama, voire par le (la) nouveau président qui sera élu à l’automne 2016».
De même, toute inflexion en faveur d’un rapprochement ou d’une normalisation dans les relations avec les Etats-Unis est une ligne rouge que le président Rohani ne pourra pas franchir.
«Il lui faudra toute son habilité et celle de son ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, pour naviguer entre ces obstacles. Il devra en particulier, comme il l’a déjà fait, déminer toute initiative provocatrice des éléments, hostiles à sa politique, à l’égard des intérêts américains, comme par exemple un incident dans le golfe Persique ou l’arrestation d’un double national américano-iranien», analyse Denis Bauchard.
Quant aux objectifs iraniens au Moyen-Orient, ils sont clairs selon le conseiller: «Assurer sa sécurité et ses ambitions dans le golfe Persique; se défendre contre les groupes jihadistes sunnites, notamment celui de l’Etat islamique; conforter l’alliance stratégique avec le régime syrien; renforcer et étendre son influence en Irak et contrer la politique extérieure hostile de l’Arabie saoudite».
In fine, ce sont toujours les organes sécuritaires, comme les Gardiens de la révolution ou le Bureau du Guide, qui gardent la haute main sur la politique extérieure. En témoigne cet extrait de l’édito du quotidien conservateur Javan, paru mardi. «Le plus important est que les responsables ne bradent pas l’indépendance et la grandeur du pays pour régler les problèmes économiques et quotidiens des gens». L’ouverture oui, mais pas à n’importe quel prix.

Jenny Saleh
 

Progression des femmes
Les élections législatives auront témoigné aussi d’une belle entrée des femmes au Parlement. Lors de la précédente mandature, elles n’étaient que neuf députées, toutes conservatrices. Désormais, le Parlement devra composer avec au moins quatorze femmes, en majorité réformatrices. Un nombre qui pourrait grimper à vingt à l’issue du deuxième tour des législatives. A Téhéran, huit femmes de la Liste de l’espoir, soutenue par le président Hassan Rohani, ont été élues dès le premier tour.
Parmi elles, Parvaneh Salahshouri, qui a déjà fait couler de l’encre avec ses déclarations. Dans une interview filmée accordée à une journaliste italienne, cette sociologue de formation avait condamné les discriminations infligées aux Iraniennes. Et s’était déclarée pour un hidjab facultatif pour les femmes. Une ligne rouge pour le régime qui n’a pourtant pas empêché son élection.

Le rôle de Rafsandjani
Le Parlement ne présentant pas de majorité claire, sur certains sujets, il se pourrait bien que ce soit l’Assemblée des experts qui doit trancher. Le camp porté par Hassan Rohani et Akbar Hashemi Rafsandjani est parvenu à écarter les tenants de la ligne dure du régime, comme le président de l’Assemblée, Mohammad Yazdi ou Mohammad Taghi Mesbah-Yazdi, ancien mentor spirituel de Mahmoud Ahmadinejad, qui ont perdu leurs sièges. Une défaite qui tourne la page des années Ahmadinejad et qui signe, surtout, la victoire des partisans d’une théocratie plus inclusive, selon certains experts.
En revanche, un autre candidat, Ahmad Jannati, président du Conseil de surveillance de la Constitution – à l’origine des invalidations massives des candidats réformistes aux élections – garde son siège à l’Assemblée.  
La grande question sera de savoir qui peut prendre la tête de l’Assemblée des experts. Akbar Hashemi Rafsandjani, arrivé en tête de la liste appelée L’espoir à Téhéran, pourrait réoccuper ce poste. Le Guide laissera-t-il faire? Pas si sûr. Car Rafsandjani, favorable à Rohani mais opposé à Ali Khamenei, prône, en cas de décès du Guide, son remplacement par un collège de religieux. Ce qui aurait pour effet de bouleverser le sommet de la République islamique.

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