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Nº 3045 du vendredi 18 mars 2016

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A peine j’ouvre les yeux de Leyla Bouzid. Liberté, jeunesse et conscience politique

Muhr du meilleur film de fiction au Festival international de Dubaï, prix du public et celui du Label Europa Cinémas à la Mostra de Venise 2015, A peine j’ouvre les yeux est le premier long métrage de la réalisatrice tunisienne Leyla Bouzid. Magazine l’a rencontrée.

Tunis, été 2010, pourquoi avoir voulu évoquer la période d’avant la révolution?
Quand il y a eu cette révolution très surprenante en Tunisie, tout le monde en a parlé, il y a eu beaucoup de réalisateurs qui ont fait des documentaires, les médias l’ont évoquée. Mais on n’a pas fait le bilan sur les années avant la révolution, venue de 20 ans de Ben Ali, 20 ans de dictature. Ma première sensation avait été de me dire qu’on va enfin pouvoir parler, avec le cinéma, de cette période, de manière directe, car on ne pouvait pas le faire avant. On n’a aucun document, aucune trace, de la sensation d’étouffement qu’on éprouvait, de la peur, de la paranoïa qui animaient les Tunisiens. Pour moi, c’était très important et nécessaire d’en garder une trace. Parce que les Tunisiens qui, aujourd’hui, ont 18 ans, au moment de la révolution, ils avaient 13 ans; en l’absence de documents historiques, ils ne se rappellent pas de ces sentiments d’étouffement très forts, de la présence de l’Etat policier, avec lesquels j’ai moi-même grandi. J’estime également qu’on ne pourra pas avoir de meilleures sociétés arabes, démocratiques, avec plus de liberté, si on est juste dans le présent en train de s’agiter tout le temps, sans réfléchir sur le passé.

La présence de cet Etat policier surgit presque brusquement dans le film, la rue qui apparaît d’un coup…
Le film glisse de manière très subtile, d’un début intimiste il s’ouvre petit à petit. Il débute sur le récit initiatique d’une fille de 18 ans, habitée par cette liberté de la jeunesse, qui découvre progressivement qu’elle ne peut pas faire tout ce qu’elle veut, qu’elle va devoir acquérir une conscience politique qu’elle ne possède pas du tout. D’une première partie plus ancrée sur la famille, on passe à une deuxième autour de la société et une troisième sur le système même du pays, en suivant Farah dans un parcours qui est logique dans ces pays-là. Le film montre comment à 18-20 ans, on est animé par une soif de liberté, un élan de vie, mais pour pouvoir continuer à vivre librement dans ces pays-là, on est obligé d’acquérir une conscience politique, de gérer le système du pays.

La relation entre Farah et sa mère, le point central du film, montre finalement que la révolution n’est pas qu’une histoire de jeunes…
Justement, la colonne vertébrale du film c’est le rapport mère/fille et son corps c’est la musique et les jeunes. Il était très important pour moi de travailler sur cette transmission mère/fille car, à un moment donné, s’il y a eu cette révolution en Tunisie, qui n’est pas partie des jeunes mais des ouvriers, et qui a été suivie par les jeunes qui se sentaient étouffés, si elle est allée jusqu’au bout, c’est qu’à un moment, la génération des parents, «l’establishment», a cru, a dû croire à cet élan, parce qu’ils ont vu qu’il était impossible de continuer, que même pour leurs enfants, c’était l’impasse. Je voulais donc montrer cette génération-là qui a grandi sous Bourguiba, qui est éduquée, d’un certain niveau, mais qui a laissé tomber ses rêves, ses ambitions et qui, comme dans le film, à un moment, va croire en ce mouvement. Le film se termine quelques mois avant la révolution et je voulais qu’on se dise, voilà, dans quelques mois, les gens sortiront dans la rue, et que Farah mais aussi Hayet, sa mère, iront probablement manifester, et qu’on comprenne, de l’intérieur, comment ces personnes parmi tant d’autres ont dû participer à ce mouvement.

Le personnage de la mère, Hayet, est le plus complexe.
Le personnage de Farah est très simple, voire trop simple, elle a beaucoup de pureté, alors que tous les autres personnages sont un peu pervertis, complexes, contradictoires, tiraillés. La mère est le personnage le plus complexe, elle a dû être pure comme Farah, mais elle a été pervertie. Et Farah agira sur elle comme un révélateur, dans un processus que j’appelle «la transmission à l’envers» et que j’ai un peu travaillé dans des courts métrages. C’est-à-dire que la mère va apprendre de sa fille, va grandir à son contact, du coup, elle est obligée d’aller physiquement là où va sa fille, d’accepter son propre passé, d’accepter que sa fille soit différente d’elle, l’encourager à l’être, à faire ses propres choix et se brûler peut-être les ailes. C’est ce qui permettra que l’histoire ne se répète pas.

Comment s’est passé le tournage avec les acteurs?
Le film est très bien écrit et j’ai essayé à la fois de laisser une liberté aux acteurs. On a beaucoup répété avant le tournage, on a effectué des improvisations autour des scènes que je réécrivais avec leurs mots. J’essaie de choisir des acteurs qui ressemblent aux personnages que j’adapte du coup à la manière d’être des acteurs, à leur manière de parler pour essayer de faire en sorte qu’ils vivent les scènes et ne les jouent pas, qu’ils soient dans un rapport de vécu. Ce qui a été le cas pour ce film parce qu’il y avait déjà une grande complicité entre les deux actrices principales (Baya Medhaffar et Ghalia Benali).
 

Dans une entrevue, vous dites que «la musique fait peur au pouvoir et aux dictatures»…
Une chanson, en effet, reste dans la tête, peut se propager très rapidement, est puissante. Faire de la musique un personnage était la meilleure manière d’incarner le sujet du film. On est dans un plaisir de la musique, donc quand Farah est empêchée de chanter, nous-mêmes nous sommes empêchés d’écouter de la musique.

Comment s’est passée la collaboration avec Khyam Allami pour la bande-son?
La rencontre a été incroyable, il y a eu une énorme connexion entre nous. Nous sommes tombés d’accord, tout de suite, sur tout; une confiance mutuelle et réciproque, immédiate et évidente, c’était presque miraculeux. Je voulais une musique inspirée du patrimoine tunisien, mais avec du rock et du oud… Très grand bosseur, il était avec nous sur le plateau de tournage, il a composé la musique à partir des textes, pour la voix de Baya, et on a tourné les scènes de musique live. J’étais complètement sous le charme de la musique à tel point que je me suis dit, si on rate le film, au aura au moins réussi la musique.

Comment le film a-t-il été accueilli en Tunisie?
Le film a été très bien reçu. On a fait un travail qui n’a jamais été fait auparavant de sortir le film dans les vingt-quatre régions tunisiennes, de faire trente-trois projections le premier jour, dans des maisons de jeunes, dans différents genres d’endroits, alors qu’il n’y a que quinze salles de cinéma. Les gens sont venus en masse aux projections. J’ai été très agréablement surprise par la réaction du public. Le film est sorti la veille des cinq ans de la révolution, montrant ainsi que maintenant on a acquis la liberté d’expression, mais qu’il y a aussi des choses qui n’ont pas changé. Le fait de replonger justement dans l’atmosphère qui régnait à l’époque de Ben Ali ravive le souvenir de l’étouffement qu’on vivait et pousse à la fois à se rendre compte de ce qui n’a pas changé.

Propos recueillis par Nayla Rached

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