Magazine Le Mensuel

Nº 3062 du vendredi 15 juillet 2016

ACTUALITIÉS

La bataille du Castello. L’armée syrienne encercle les rebelles à Alep

C’est peut-être à un véritable tournant dans le conflit syrien que l’on assiste ces derniers jours, sur le front d’Alep. L’armée syrienne est parvenue à couper la route du Castello, privant les rebelles dans les quartiers est de la ville de leur dernière voie d’approvisionnement. Les enjeux de cette bataille sont énormes.

C’est le 7 juillet que les troupes de l’armée syrienne sont parvenues à couper de facto la route dite du Castello, située au nord de la ville d’Alep. Une route cruciale pour les combattants de la rébellion islamiste, puisqu’il s’agit là de leur dernière voie d’approvisionnement vers les quartiers ouest, contrôlés par l’opposition. Les forces loyalistes peuvent ainsi désormais surveiller et tirer sur toute personne ou véhicule empruntant cette route. Des combats très violents ont eu lieu et les rebelles islamistes ont littéralement pilonné, dès vendredi, les quartiers ouest de la ville, sous contrôle gouvernemental, où vivent encore, tant bien que mal, un million de personnes au moins.
Alors qu’étaient célébrées les festivités de l’aïd el-Fitr, marquant la fin du Ramadan, les Alépins se sont retrouvés sous une pluie de mortiers, roquettes et bombes en tout genre, sans oublier les snipers. Avec une fois encore, un tragique bilan humain. Vendredi 8 juillet, une soixantaine de civils, dont de nombreux enfants, ont trouvé la mort, tandis que 200 autres personnes étaient blessées par les tirs de roquette rebelles. Cela alors qu’une trêve de 72 heures avait été décrétée, à l’exclusion des groupes jihadistes. Du côté des quartiers est de la ville, tenus par les rebelles, six personnes ont péri dans des raids de l’armée de l’air syrienne et sur la route du Castello.
 

Lourdes pertes rebelles
La pluie de bombes qui s’abat sur les quartiers ouest d’Alep n’a pas cessé depuis. Pris à la gorge, les rebelles tentent le tout pour le tout. Bien conscients que leur survie se joue sans doute dans la prise de cet axe, les jihadistes ont lancé, dès samedi 9 juillet au soir, une contre-attaque pour rouvrir cette route. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), «les rebelles ont lancé une vaste offensive sur quatre fronts», contre les quartiers gouvernementaux d’Alep, «notamment dans la vieille ville». De même source, plus de 300 roquettes auraient été tirées sur les secteurs ouest de la ville, tuant au moins neuf civils, tandis que l’explosion d’un tunnel de la vieille ville tuait dix-neuf soldats. Plusieurs sources sur place relatent un feu quasi continu sur les quartiers gouvernementaux. L’objectif serait, selon Mahmoud Abou Malak, le porte-parole d’un groupe rebelle à Alep, de «réduire la pression» sur le front de la route du Castello. Pour ce faire, les jihadistes ont recours à «l’artillerie lourde et toutes sortes d’armes à feu».
De l’autre côté, ce sont encore treize civils qui ont trouvé la mort dans le quartier de Bab al-Maqam, à proximité de la ligne de front, victimes de raids aériens.
Les rebelles tentent donc de reprendre cette route cruciale pour leur survie, et peut-être pour le devenir d’Alep. Une première contre-offensive a échoué, avec la mort d’au moins vingt-neuf combattants du groupe rebelle islamiste Faylaq al-Cham et de son allié le Front al-Nosra.
Le régime syrien espère, avec le contrôle de l’axe dit du Castello, parvenir à encercler Alep pour la reprendre entièrement. Dans les quartiers est de la ville, l’interruption de l’approvisionnement se fait déjà sentir, faisant craindre, aux quelque 200 000 habitants de la zone, des pénuries prochaines. Côté ouest, le manque d’eau est déjà là, alors que les fortes chaleurs estivales le sont depuis plusieurs semaines, les rebelles ayant coupé l’approvisionnement aux quartiers gouvernementaux.
Cette route du Castello, l’armée syrienne tente de la reprendre depuis deux ans. Les forces gouvernementales avaient déjà coupé techniquement cette route en la bombardant par voie aérienne, mais c’est la première fois qu’elles en sont aussi proches au sol. Cette percée stratégique a été précédée par la conquête des fermes d’al-Mallah fin juin. Pour les rebelles, cela signifie, outre le manque d’approvisionnement en vivres, une interruption du lien entre les combattants de l’est de la ville et ceux situés dans la province nord d’Alep, puis dans la province ouest, jusqu’au gouvernorat d’Idlib, à l’ouest d’Alep, voire vers la Turquie. C’est dans ce pays qu’étaient acheminés, jusqu’à présent, les combattants blessés, les armes et les munitions.

 

La tenaille de l’armée
La prise du Castello permet aussi à l’armée de tenir en tenailles l’entrée nord de la ville d’Alep, à proximité de Layramoune. Ce qui devrait lui permettre d’ouvrir un nouvel axe d’opérations militaires du côté ouest. La ville d’Alep est désormais bouclée et isolée du reste de la province. Reste à savoir que sera la suite des opérations. L’armée syrienne pourrait décider de se lancer à la conquête des quartiers est d’Alep. Auquel cas, les combats devraient être féroces. Le régime pourrait aussi tenter de mettre en place un processus de réconciliation, comme cela avait été le cas à Homs. Pour mémoire, en mai 2015, et au terme de plus de deux ans de siège, les groupes rebelles de Homs avaient quitté la vieille ville au terme d’un accord entre leurs représentants et le régime.
La bataille qui se joue à Alep constitue, en tout cas, un tournant stratégique dans le conflit syrien. En tentant de reprendre la deuxième ville de Syrie et, rappelons-le, son poumon économique, le régime pourrait ainsi détenir ce qu’on appelle la Syrie utile. Dans Le Figaro, le journaliste Hadrien Desuin estime que la prise du Castello inflige une «défaite lourde de conséquences pour les factions jihadistes alliées à al-Qaïda en Syrie», mais aussi, «aux Turcs». Selon lui, ce «revers ne peut qu’encourager, un peu plus, la reprise du dialogue entre Ankara et Damas. Pour la Turquie, il est temps de se rendre à l’évidence: attiser la guerre civile n’a fait qu’accentuer le risque jihadiste dans toute la région». Desuin souligne également qu’il «n’y a pas de libération possible de Raqqa et Deir Ezzor avant de s’être débarrassé au préalable de la tenaille alépine. Pas de libération possible sans couper la rébellion islamiste de ses bases turques».

 

Jenny Saleh

Assad à Homs pour le Fitr
Comme un pied de nez à ses adversaires, le président syrien Bachar el-Assad s’est rendu à Homs pour célébrer la fête du Fitr. Au cours de ce déplacement en famille, aux côtés de son épouse Asma et de leurs trois enfants, il a assisté à la prière de l’aïd dans la mosquée al-Safa, lors d’une cérémonie qui a été retransmise à la télévision publique. Ils ont ensuite rencontré de nombreux habitants et visité les blessés de guerre. Les déplacements du président syrien hors de Damas sont extrêmement rares.


La diplomatie piétine
Depuis Rome, l’émissaire spécial de l’Onu pour la Syrie, Staffan de Mistura, a estimé que le moment était «crucial». «Entre maintenant et septembre, nous avons une fenêtre encore ouverte» pour parvenir à une transition politique.
En parallèle, de nouvelles discussions devaient se tenir jeudi et vendredi entre le chef de la diplomatie américaine, John Kerry, et son homologue russe, Sergueï Lavrov, à Moscou. Selon le département d’Etat américain, les deux hommes devaient tenter de trouver un terrain d’entente sur la crise syrienne. Le porte-parole du département d’Etat, John Kirby, n’a pas confirmé des informations selon lesquelles Washington et Moscou pourraient se mettre d’accord, à cette occasion, sur une intervention militaire coordonnée visant les groupes jihadistes du Front al-Nosra et de l’Etat islamique. «Mais, comme nous l’avons dit auparavant, nous continuons d’étudier des options, des alternatives et des propositions en ce qui concerne (le Front) al-Nosra et l’Etat islamique en Syrie», a-t-il indiqué. «Le niveau auquel l’armée russe souhaite s’impliquer dans la lutte contre ces deux groupes, et exclusivement ces deux groupes, c’est une conversation que nous souhaitons avoir», a ajouté Kirby.

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