Magazine Le Mensuel

Nº 3071 du vendredi 4 novembre 2016

Salon du livre

Boris Cyrulnik. «Ivres paradis, bonheurs héroïques»

Pourquoi les jeunes Européens sont-ils prêts à mourir pour des causes qui ne sont pas les leurs? Comment acceptent-ils de se soumettre à des «héros» considérés des criminels? Eclairage.   

Auteur de nombreux ouvrages de psychologie à succès, qui décortiquent les problèmes personnels les plus refoulés, le scientifique-vulgarisateur, à la base du concept de résilience, aborde indirectement, dans son nouveau livre, Ivres paradis, bonheurs héroïques (Ed. Odile Jacob), une question d’actualité très chaude: la montée d’une sorte de nouvel héros que les jeunes s’approprient pour commettre l’horreur. «Désormais, ce n’est plus la survie d’un groupe affamé qui déclenche la guerre, ce sont des récits qui donnent forme aux croyances et légitiment la tuerie». Avec rigueur, procédant à partir de son expérience, le neuropsychiatre décortique le phénomène de la création du héros dans le subconscient: «Le héros est un remède contre la faiblesse naturelle des enfants, la blessure relationnelle des adultes ou l’humiliation historique d’une nation». Expliquant ce qui secrète ce phénomène de héroïsation («Aucun milieu n’a d’effet s’il n’y a pas de matière à façonner»), il aborde ses manifestations («Un geste héroïque doit réparer une humiliation quel que soit le prix») et ses conséquences sur la société («On adore se soumettre à celui qui nous libère, on appelle ça la gratitude»).

Comment expliquez-vous l’enrôlement des jeunes Européens dans une guerre qui n’est pas la leur? En quoi et comment fonctionne alors le concept du héros?
L’immense majorité des jeunes Européens qui s’engagent pour le jihad sont des enfants bien élevés: 40% sont issus de familles chrétiennes et 40% de familles musulmanes. Ces parents ont bien fait leur boulot. Les jeunes leur envoient même des lettres d’amour quand ils partent mourir en Syrie. Mais la culture occidentale ne leur propose plus d’épopée. Alors, ils rêvent et se font escroquer par des jihadistes qui leur font croire à des théories aventureuses. On ne parle que de la centaine de psychopathes qui commettent des crimes affreux et spectaculaires. Ils veulent être des héros pour sauver le peuple et utilisent n’importe quelle raison pour aller au sacrifice.

Ne peut-on pas, par identification, désirer ressembler à un héros qu’on aime et qui nous aime et qui peut être, par exemple, notre père ou notre mère?
Le héros de temps de paix est un petit héros quotidien, comme un papa ou un footballeur. En temps de guerre, le héros est tragique. Il est prêt à mourir ou à tuer pour réparer une humiliation ou une défaite.
 
Avez-vous écrit ce livre, en partie, pour régler un compte avec votre histoire personnelle?
Je suis motivé pour la psychologie et la résilience à cause de mon enfance. Ma famille a disparu à Auschwitz et j’ai été arrêté à l’âge de 6 ans pour être tué, comme tous les juifs et les tziganes. Quand, après la guerre, j’ai voulu raconter ce qui m’était arrivé et que je disais que je voulais faire des études, les adultes riaient et me disaient que c’était impossible. Quand j’entends la même phrase pour les enfants soldats ou les orphelins, je suis révolté.

Se débarrasse-t-on d’un passé douloureux ou la résilience ne finit jamais?
La résilience, c’est la reprise d’un nouveau développement après un traumatisme. On n’oublie jamais, mais on ne se soumet pas au malheur. On en fait une aventure positive.

Gisèle Kayata Eid

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