Magazine Le Mensuel

Nº 3072 du vendredi 2 décembre 2016

Il a réussi

Kamal Mouzawak. Le gastronome du terroir

Il a osé aller à la rencontre de l’autre, lancer des concepts, rêver de les multiplier. C’est le succès, les prix, la reconnaissance internationale et, surtout, la satisfaction de s’être épanoui.    

Kamal Mouzawak n’a pas eu besoin de Facebook pour monter sa communauté d’amis. Amis, c’est peu dire. Parce que tous ceux qui le suivent depuis plusieurs années sont accros à sa démarche,  passionnés de ses produits et fans de sa «Kamal way of gastronomy».  
C’est que le jeune journaliste, qui couvrait les pages culinaires et touristiques, voyait dans son pays autre chose que des recettes et des tours organisés. «Tout a commencé avec Lionel Ghorra autour de la projection de ses propres films de voyage. Les Libanais de toutes les communautés se réunissaient autour de la culture, oublieux des mésententes orchestrées par la guerre».  
Attablé dans un coin de sa Tawlet, à Mar Mikhael, à l’image de notre pays, généreuse et accueillante, le nouveau récipiendaire du fameux prix Prince Claus se retourne et me montre un groupe de femmes qui s’embrassent, heureuses de se retrouver. «Voilà, tu vois, c’est ça le Liban!». Heureuses, elles l’étaient, ces cuisinières chevronnées venues de tous les coins du pays pour accompagner leur mentor qui recevait, deux rues plus loin, des mains du ministre sortant du Tourisme, Michel Pharaon, un trophée pour avoir contribué à faire du Liban la première destination gastronomique.   

Faire connaître sa bonne terre
Pourtant, faire de la bonne bouffe n’est pas le créneau de l’ex-jeune animateur télé (émission avec Mariam Nour sur la NBN et dans les pays arabes). C’est célébrer sa bonne terre qu’il aime, la respecter et la faire connaître. Pour cela, il multiplie les activités dans ce sens: il introduit et représente le mouvement Slow Food au Liban et part en Italie pour recevoir la certification contrôlée, la Darfiyeh (ce fromage de chèvre que seuls les paysans du Nord savent préparer dans la panse de l’animal). Il organise des ateliers de macrobiotique, des cours de cuisine traditionnelle et, surtout, il garde toujours sa table dressée de produits frais et naturels pour les personnes qui passent par là. De sa maison aux arcades à Gemmayzé, puis à Batroun, dans une superbe demeure traditionnelle au jardin convivial, Kamal Mouzawak a tissé son réseau, propagé sa philosophie du respect et de l’amour de la terre et suivi son instinct. S’investissant pleinement, il partage le bonheur de la convivialité heureuse dans toutes les régions libanaises et met à l’honneur les producteurs du terroir. Un marché des fermiers voit le jour. Souk el-Tayeb est créé en 2004. Des tomates qui sentent la tomate, des épices de la montagne, du savoir-faire à la sauce sudiste ou nordiste… Les Beyrouthins en raffolent. Food and Feast, lancé en 2007, fait des petits partout sur le territoire.
 
Engagement social
Confiant et décidé, Kamal Mouzawak identifie les «bonnes femmes» des villages et introduit leur cuisine au monde urbain quelque peu formaté. Les gourmets en redemandent. D’autres Tawlet s’installent à Jrebta, à Ammiq, bientôt suivies par des maisons hôtes toutes nimbées de simplicité et d’authenticité: Beit Ammiq, Beit Deir
el-Qamar, Beit Douma (à laquelle le Wall Street Journal consacre un article).  
L’équipe grandit et, avec sa partenaire Christine Codsi, la vision de M. Mouzawak s’enracine et s’élargit. De nombreux événements sont organisés (www.soukeltayeb.com) pour perpétuer les traditions et les identités (comme le Food Truck conjoint des femmes palestiniennes de Nahr el-Bared et de Aïn
el-Heloué, 2015)… Celui que le New York Times a qualifié d’activiste gastronomique honore largement son titre, à Ersal, dans le projet Fugitive Waves…
L’engagement social de Tawlet dépasse les frontières. Les interviews et la visibilité internationale se succèdent, les prix aussi (Ashoka Fellow, Arab World Social Innovator – Synergos). Confiant de l’impact social et émotionnel de son œuvre, celui dont la simplicité n’a pas pris une ride en 30 ans assure, en fin d’interview: «Le succès, c’est quand la reconnaissance des autres confirme que ce que tu fais est bon». On serait tenté d’ajouter:
«… et délicieux».

Gisèle Kayata Eid

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