Magazine Le Mensuel

Nº 3096 du vendredi 7 decembre 2018

à la Une L'Histoire revisitée

Elie Ferzli: Taëf que l’on connaît est mort

Le Liban est en pleine mutation. C’est ce qui ressort des propos du vice-président de la Chambre, Elie Ferzli, qui assure que l’accord de Taëf tel que mis en œuvre depuis 1991 est mort. Discussion à bâtons rompus avec un homme qui n’a pas sa langue dans la poche.


Dans cette affligeante classe politique, où les parvenus et les arrivistes commencent à former le gros du contingent, Elie Ferzli fait figure de vestige de la vieille école. Celle des hommes d’Etat porteurs d’un riche passé, forgés par leurs expériences parfois douloureuses, celle des grands orateurs, des fins tacticiens et des habiles stratèges. Son éloquence et sa capacité à construire une solide argumentation exaspèrent ses détracteurs et font des envieux même parmi ses amis. Cet avocat, que son père destinait à la médecine pour lui épargner la «malédiction» familiale de la politique, a une parfaite maîtrise de la langue arabe qu’il manie avec une virtuosité déconcertante, embellissant son propos d’un vers emprunté à un illustre poète, ou d’une citation bien inspirée, tirée de l’histoire ancienne ou plus récente.
Après deux ans passés à la faculté de médecine, Elie Ferzli préfèrera la malédiction au serment d’Hippocrate. Il se lance donc sur le chemin rocailleux de la politique, mû par un principe inaliénable, celui de l’unité du Liban, à l’époque où la cantonisation et le partage ont le vent en poupe. Son engagement lui vaudra trois tentatives d’assassinat, la plus grave étant l’attentat contre l’archevêché grec-catholique de Zahlé, en 1986, où il sera grièvement blessé.
Désigné député en 1991, il sera élu au Parlement trois fois consécutives, en 1992, 1996 et 2000. Bien qu’il doive, en quelque sorte, son entrée par la grande porte dans la vie politique à Taëf, Elie Ferzli estime que cet accord «est mort», comme l’affirme Walid Joumblatt. «Tel que nous l’avons vécu et comme il a été appliqué pendant la période de la présence syrienne par la classe politique influente à cette époque, cet accord est mort». «Ce Taëf là est fini et il doit mourir! Ce n’est pas ce qui a été conçu et imaginé et ce pourquoi les participants ont apposé leur signature», affirme à Magazine le vice-président de la Chambre. L’accord mis en œuvre au lendemain de la guerre avait pour finalité l’exploitation de l’élément chrétien dans le partenariat national, regrette-t-il. «Les prérogatives du président de la République devaient être redistribuées au Conseil des ministres réuni mais cela ne s’est jamais produit. Ce Conseil n’a même pas de statut interne, déplore M. Ferzli. La loi électorale censée permettre aux communautés d’élire leurs représentants légitimes n’a jamais vu le jour. Voilà le Taëf dont ils se vantent! Tout cela était géré par les Syriens qui soutenaient, d’une certaine manière, le président de la République dans le but de maintenir un semblant d’équilibre. Le citoyen ne s’en rendait même pas compte».

Représentation saine
Le voile tombe définitivement avec le retrait des Syriens en 2005 et la création de l’alliance quadripartite qui a «exclu le représentant de 80% des chrétiens». «Lorsqu’ils ont formé le gouvernement à l’époque, ils lui ont dit qu’il avait droit à un ministre et demi, se souvient M. Ferzli. Si c’est cela l’accord de Taëf dont ils nous parlent, il est bien mort, oui, et il doit mourir! Pendant les mandats des présidents Elias Hraoui, Emile Lahoud et Michel Sleiman, les institutions constitutionnelles ne tournaient pas autour du chef de l’Etat. Quand le sunnite et le chiite s’entendaient sur quelque chose, le locataire du palais de Baabda en était informé et n’avait d’autre choix que d’accepter». Avec l’élection du «représentant légitime des chrétiens» à la première magistrature de l’Etat et la nouvelle loi électorale qui a permis une représentation saine basée sur la parité, comme le stipule l’article 24 c, la situation a changé. «La vie constitutionnelle s’est organisée autour du président de la République, qui est le chef de l’Etat, alors que les autres (le président du Parlement et le chef du gouvernement) sont les chefs de pouvoirs (législatif et exécutif, ndlr), explique M. Ferzli. Leur Taëf parle de ‘trois présidents’ alors qu’en réalité il n’y a qu’un seul président et des chefs de pouvoirs».
Le vice-président du Parlement reconnaît qu’il n’a pas toujours vu cette image avec autant de clarté. «Ce n’est qu’après les élections de 2009 que j’ai compris que le Liban de l’époque de mes parents n’était plus, déplore-t-il. La vie parlementaire et gouvernementale que l’on connaissait avait disparu. En 2005, je pensais qu’il s’agissait d’une réaction passagère. En 2009, j’ai compris que le Liban était devenu un assemblage d’entités communautaires. Chaque entité possède ses frontières, ses médias, ses finances, ses institutions, sa culture et ses relations avec l’extérieur. Il y a aussi des ambassadeurs, entre les sunnites et l’Arabie saoudite, ou les chiites et l’Iran. J’ai réalisé que seule une nouvelle loi électorale serait susceptible de régler cette situation».
La centralité de la loi électorale s’impose surtout qu’en 2005 les chrétiens ne peuvent choisir que 17 de leurs députés et seulement 32 en 2009, après l’application de la loi de 1960. «De là est née l’idée de la loi dite orthodoxe, qui est en fait une idée historique maronite que j’ai adoptée, raconte M. Ferzli. J’y ai introduit le concept de la proportionnelle pour favoriser l’apparition de courants multiples au sein des communautés, deux ou trois au moins, en transformant le Liban en circonscription électorale unique pour consolider l’unité nationale. Pour que ces courants aient un poids au Parlement, ils seront contraints de conclure des alliances transcommunautaires. Cela aurait permis de reproduire un paysage semblable à celui qui existait à l’époque du Bloc national et du Bloc constitutionnel (Destour). Après une ou deux législatures, et avec l’élection de représentants authentiques des communautés, il aurait été alors possible d’envisager la mise en œuvre de l’article 95c, qui prévoit l’abolition du confessionnalisme politique».

Pas de tandem chrétien-chiite
Après avoir planté ce décor, les Libanais auraient pu s’installer autour d’une table pour parler de la construction d’un avenir sain pour leur pays. «Mais non! Les autres étaient trop heureux de voir les chrétiens morcelés pour mieux se partager leurs droits. Je m’y suis opposé, même si j’ai dû me battre seul pendant deux ans et demi», déclare M. Ferzli.
Le tandem chrétien-chiite doit-il remplacer l’alliance sunnite-chiite, qui a elle-même succédé au duo sunnite-maronite né de l’indépendance? Le destin du Liban est-il d’être gouverné pas des alliances communautaires bilatérales? «Je pense que la preuve est faite qu’il est impossible au Liban de constituer des alliances dirigées contre certaines composantes, répond M. Ferzli. L’importance de la proportionnelle est qu’elle encourage le pluralisme et la diversité à l’intérieur de chaque composante pour empêcher la création d’alliances bilatérales ou tripartites. Face à chaque tandem (pluricommunautaire, ndlr) se dresse un autre tandem de la même nature. Lorsque certains affirmaient que le Hezbollah confisquait la communauté chiite, j’ai répondu que la proportionnelle pouvait éviter un tel scénario. C’est exactement la même logique pour la question de la représentation au gouvernement d’un des six députés sunnites de la Rencontre de concertation».
Ardent défenseur de la thérapie par la proportionnelle, Elie Ferzli estime que ce mode de scrutin a mis un terme au conflit sunnite-chiite. «Lors des dernières législatives, nous n’avons pas vu de tensions entre ces deux composantes, comme cela a pu être le cas lors des précédentes élections, car chaque parti était occupé à l’intérieur de sa propre communauté, à un point tel que le secrétaire général du Hezbollah, sayyed Hassan Nasrallah, a déclaré qu’il était prêt à faire du porte-à-porte à Baalbeck. Imaginez alors ce que serait le Liban s’il était une circonscription électorale unique! Une multitude de courants à l’intérieur des communautés chiite et sunnite. Chez les chrétiens, c’est déjà le cas».
M. Ferzli pense donc que les tensions sunnites-chiites ne sont plus aussi saillantes que par le passé. Mais le ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil, n’a-t-il pas inscrit l’affaire de la désignation au gouvernement d’un ministre sunnite proche du 8-Mars dans le cadre de la rivalité entre ces deux communautés? «Essayer de vêtir ces sunnites indépendants d’un habit chiite vise à saper la légitimité de leur représentativité, dit-il. Tel n’était pas l’objectif de M. Bassil, preuve en est qu’il n’a plus répété ce genre de propos».

La défense de Aoun
Pour le vice-président de la Chambre, les reproches faits au président Michel Aoun d’avoir aligné sa position sur celle de Saad Hariri dans l’affaire du nœud gouvernemental sunnite ne sont pas pertinents. «Il faut identifier et comprendre les propos stratégiques du président», dit-il avant de se lancer dans une longue explication: «Michel Aoun a dit qu’il ne souhaitait pas un chef de gouvernement faible et c’est parfaitement compréhensible. L’essence même de son combat toutes ces années est qu’il fallait élire un président de la République fort, représentatif de sa communauté. Il ne peut donc pas dénier ce même principe aux autres composantes. Par ailleurs, il a toujours insisté pour l’application d’une grille de critère unique dans la formation du gouvernement et s’est élevé contre le monopole de la représentation communautaire. Je peux vous assurer que le président Aoun a évoqué avec M. Hariri la nécessité de représenter les sunnites indépendants au gouvernement. Le président Nabih Berry a soulevé cette question deux fois avec le Premier ministre désigné. Le problème est que la Rencontre de concertation sunnite ne s’est pas fait entendre tout ce temps. Il faut comprendre qu’après le retard de six mois dans la formation du gouvernement, accompagné d’une campagne de dénigrement dirigée contre le chef de l’Etat après avoir pris pour cible, sans succès, Gebran Bassil, le président souhaite voir le Cabinet mis en place le plus tôt. Surtout que le pays traverse une situation économique difficile. L’attitude du président à ce sujet est une réaction justifiée et non pas une erreur tactique. Sur le plan stratégique, il est opposé au monopole de la représentation au sein des communautés, comme cela est apparu dans le cas druze, bien qu’il soit conscient que Walid Joumblatt est le leader le plus puissant au sein de sa communauté. En insistant pour avoir un chef de gouvernement fort, personne ne peut plus reprocher au président Aoun d’être hostile à l’accord de Taëf».

Le Hezbollah ne domine pas
Certes, la perspective d’une alliance entre les chrétiens et les chiites au détriment des sunnites n’est pas réaliste, selon M. Ferzli. Mais qu’en est-il de la perception qu’ont de nombreux Libanais que le pays est aujourd’hui dirigé par le Hezbollah qui fait la pluie et le beau temps, impose sa volonté et décide pour les autres? «C’est inexact, répond M. Ferzli. Avant que sayyed Nasrallah ne saisisse la question de la représentation des sunnites indépendants à bras-le-corps, un autre blocage a duré six mois, avec pour cause le refus de Saad Hariri de former un gouvernement sans les Forces libanaises. Comment dans ce cas peut-on dire que c’est le Hezbollah qui mène le jeu et impose sa volonté? (…) Prenez l’exemple du Traité sur le commerce des armes. Il a été ratifié par le Parlement avec l’appui du Courant patriotique libre contre l’avis du Hezbollah. Il est vrai que le Hezbollah est un parti puissant et fort, mais il est issu du peuple libanais, contrairement aux organisations palestiniennes, qui, elles, étaient un élément extérieur».
La diabolisation du Hezbollah est l’œuvre de Libanais proches de l’Arabie saoudite, souligne M. Ferzli. Mais le Liban n’a-t-il pas intérêt à entretenir de bonnes relations avec le royaume, qui est une source de revenus importante à plus d’un égard pour le Liban? «Je suis favorable à de bonnes relations avec Riyad et je refuse que notre pays soit une tête de pont contre le Golfe, réplique le député de la Békaa-ouest. Mais que nous ont apporté les pétrodollars à part 80 milliards de dollars de dettes? Est-ce les pétrodollars qui ont produit nos penseurs, nos écrivains, nos poètes? Cet argent est un fardeau pour le Liban. Il a détruit sa culture et l’a introduit dans le cercle de la grande corruption planétaire. Avant la guerre, il n’y avait pas un tel niveau de corruption. Même en 1991, la transaction douteuse des hélicoptères Puma s’élevait à 7 millions de dollars. Regardez où nous en sommes aujourd’hui, avec la tonne de déchets la plus chère au monde pour 170 dollars, et après toutes ces années, nous ne savons même pas comment traiter nos ordures ou nous en débarrasser. Cet argent est responsable de la déchéance de notre pays, qui devrait être pionnier sur le plan de la pensée et du dialogue des civilisations. Les pétrodollars sont un système, et Dubaï est devenu un modèle pour le Liban! C’est une honte pour notre pays, qui renferme sur 10 kilomètres carrés trois des plus grands hôpitaux de la région…» 
En dépit de ce tableau plutôt sombre, Elie Ferzli se veut confiant dans l’avenir. «Avec l’énergie et la pensée de Michel Aoun, je ne crains pas une explosion interne. Il faut mettre à profit ses relations avec le Hezbollah pour renforcer le concept de l’Etat et établir une stratégie de défense. Les sanctions (américaines) contre le parti sont inefficaces, au même titre que les milliers de tonnes de bombes larguées en 2006. Le but est que les Libanais se révoltent contre le Hezbollah. Mais ce parti ne baissera pas les bras», conclut M. Ferzli. 

Paul Khalifeh

Photos Milad Ayoub – DR   

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