Magazine Le Mensuel

Nº 3102 du vendredi 7 juin 2019

Festival general

Marcel Khalifé. Un artiste engagé aux visages multiples

Marcel Khalifé, désormais une icône de la scène culturelle libanaise et internationale, ouvre la 41ème édition du festival international de Baalbeck. S’il est reconnu aujourd’hui comme un incontournable du patrimoine libanais, le chemin de l’arabité vers la libanité n’a pas été court.


«Ils sont nombreux les gens qui me limitent à une seule ‘identité’, mais je suis un homme aux multiples visages, et Baalbeck les contient tous», nous dit Marcel Khalifé. Une comparaison en préambule résumerait la réappropriation nationale du patrimoine artistique du chanteur et compositeur.
Plus de 30 ans se sont écoulés depuis sa première participation à l’un des grands festivals internationaux au Liban, le festival de Beiteddine lors de sa première édition d’alors et encore très politique puisque fondé par un parti celui de Walid Joumblatt. Nous sommes en 1985, un an après la sortie de son album Ahmad el-Arabi, une adaptation de Ahmad el-Zaatar, l’épopée poétique et métaphorique du poète palestinien Mahmoud Darwish écrite quelques années plus tôt à la suite de la destruction du camp de Tell el-Zaatar et avec lui l’effondrement d’un rêve, celui de la reconquête des Territoires palestiniens. 
En pleine guerre civile, alors que différentes régions et communautés sont à la fois tantôt actrices, tantôt la cible de massacres et de déplacements de civils, Marcel Khalifé connaîtra le sort des chrétiens de gauche et sera assiégé par les milices de la droite chrétienne dans sa maison de Amchit avant de se voir contraint de s’exiler dans la partie ouest de Beyrouth alors sous le contrôle des milices musulmanes et de la gauche avant de s’installer en France. Aujourd’hui bien loin de tout ceci, on se demande pourtant qu’est-ce qu’une nation pour un artiste, qui, comme lui, a chanté toute sa vie l’exil, trouvant la sédentarité dans l’errance poétique d’un poète apatride, Mahmoud Darwish. «Lors de cette soirée à Baalbeck, nous serons une patrie. Nous la formerons de toutes les rêveries que nous aurons en nous. De notre imaginaire. Et cette patrie, une fois la soirée finie, comme elle, peut-être prendra-t-elle également fin», nous confie Marcel. Sans doute même et à l’infini reprendra-t-on le titre culte Tusbihuna ‘ala watan, que Marcel Khalifé choisit comme intitulé du concert qui fait verbe l’espoir, celui de voir s’accomplir en même temps que la naissance du jour la naissance de la Nation. «Ce titre est double» pense-t-il. «Il est à la fois optimiste et pessimiste. C’est à la fois le constat de la fin mais aussi l’espoir de la renaissance du pays. Je crois en l’impossible. Et nous n’avons plus que l’impossible en qui croire», poursuit-il.
Ainsi, dans le temple de Bacchus, Marcel Khalifé, entouré de 150 artistes dont l’Orchestre philharmonique national dirigé par Loubnan Baalbaki transfigurera-il le coup d’envoi des festivités estivales en «panathénées» musicales. Dans cette cité d’une nuit d’été, l’onirisme est toutefois synonyme de réalisme. «Mon ‘ode à Baalbeck’ n’est ni un hommage ni un règlement de comptes. Il me manque beaucoup d’éléments pour rendre un ‘hommage’. Trop de gens sont morts. Ces guerres sont absurdes. Tout le monde perd dans une guerre, même les gagnants. L’humanité réside dans l’imaginaire». Aujourd’hui, «réconcilié avec moi-même et avec l’autre parce que nous sommes tous les deux des victimes, je loge dans un lieu que je construis dans le doute. Je préfère le doute à la certitude», pense-t-il.
D’ailleurs, c’est dans le manque de quiétude et la douleur que naît le génie de Marcel Khalifé. Dans sa mouvante reconstruction, il reste fidèle à son passé. Le 13 avril 1975, alors que les tirs déclenchent la guerre, et alors que Marcel, avec ses collaborateurs, célèbre sa première œuvre – une création de 40 minutes pour Caracalla, une balle perdue touche la danseuse Amira dans la colonne vertébrale, l’handicapant à vie. Pour elle, sera reproduite à Baalbeck sa dernière danse, «la danse de la mariée» en marge d’un programme reprenant toutes les formes tentées par Marcel Khalifé de l’instrumental grandiose à l’esseulement du oud, du classique (mouwachahat) au populaire (al ihjouzi). Enfin, la clôture de la soirée reprendra le morceau d’ouverture, en une version plus développée que celle du début, une «ode» inédite, contenant «l’émerveillement» de «la première fois» qui, comme la voix de Marcel, n’a jamais pris de l’âge, restant au plus près des émotions de l’enfance, peut-être pour garder éternel le souvenir de la mère. Une blessure jamais cicatrisée face à la disparition précoce. Marcel Khalifé la panse dans un espace qu’il construit dans son corps, ce corps qui porte les États où l’espace maternel est tantôt déifié (Le pain de ma mère) et tantôt profané (Ya Mariamou). Cette ode est écrite pour Baalbeck, ce lieu qui l’attendait depuis quelques années. Mais la guerre de 2006 a reporté la rencontre, contraignant le festival de Baalbeck à déloger le concert à Beyrouth. Sur les lieux, dans le temple de Bacchus, «l’expérience sera unique. La magie dans Baalbeck transforme tout ce qu’il y a de familier en étrange. Là-bas, la bise n’est pas la même qu’ailleurs, ni la lune d’ailleurs» conclut-il. 

RITA BASSIL

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