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Nº 3106 du vendredi 4 octobre 2019

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CEDRE, Rapport McKinsey. Une voie toute tracée pour relancer l’industrie

Plus d’un an après la conférence CEDRE et dans un contexte de crise de plus en plus prononcé, le changement de cap de l’économie libanaise est impératif, selon l’envoyé français, Pierre Duquesne. Dans ce cadre, le secteur industriel représente un atout important et inexploité pour le Liban. Magazine revient sur les enjeux de CEDRE et le rôle de l’industrie libanaise dans la restructuration économique du pays.

«La CEDRE tient toujours», assure le diplomate français chargé par le président Emmanuel Macron du suivi des résolutions de la conférence de Paris d’avril 2018. S’inscrivant dans la continuité des conférences de Paris I, II et II, la conférence CEDRE a permis de lever en 2018 près de  11 milliards de dollars. Le gouvernement libanais avait mis alors en place une feuille de route visant à restructurer l’économie libanaise en réduisant le niveau alarmant de la dette publique – s’élevant en 2018 à 150% du PIB et qui devrait, selon les prévisions du Fonds monétaire international, atteindre 180% dans les cinq ans à venir.
«On parle du danger que représente le déficit public et son rôle essentiel au sein de tout processus de réforme économique. Néanmoins, le déficit commercial est d’autant plus grave, car il représente en moyenne une fuite de devises de l’ordre de plus de 16 milliards de dollars visant à financer nos importations. Ce déficit commercial peut être minoré par l’augmentation de nos exportations par le biais de notre production industrielle», signale le Dr Sami Atallah, directeur de Centre Libanais pour les études politiques (LCPS).
Lors de la conférence, le gouvernement libanais avait partagé son plan d’investissement en capital (CIP). Ce dernier prévoit dans une première partie la réduction du déficit budgétaire, dans une autre l’investissement, permettant le redressement des infrastructures immédiates, notamment dans le secteur du réseau routier, de l’électricité, des eaux usées et déchets solides, une dernière partie visant à relancer l’investissement dans les secteurs dans lesquels on peut retrouver de la croissance au Liban comme le tourisme et l’industrie. Le plan McKinsey, commandé par le gouvernement libanais en début d’année 2018, conceptualise l’application du CIP en se penchant sur la diversification sectorielle de l’économie libanaise et propose des recommandations pour doper les secteurs productifs et les exportations du pays, afin de remédier au déclin dramatique de l’économie libanaise, en établissant des objectifs chiffrés aux horizons 2025 et 2035.

Quatre filières privilégiées
En effet, la croissance a été de 1,3% en moyenne durant la période 2010-2017, en chute libre en comparaison des années 2006-2010 qui affichaient plus de 7%. Au cours des 40 dernières années, la croissance du PIB par habitant a été en moyenne de 30% au Liban contre 120% dans le monde.
«Malgré son importance dans un contexte économique délétère, le plan McKinsey n’a toujours pas été débattu par le gouvernement», déplore le Dr Atallah. L’étude identifie cinq secteurs-clés pouvant représenter un fort potentiel de développement économique pour le Liban, en berne depuis 2010.
Un de ces secteurs est l’industrie, où quatre filières semblent se démarquer des autres selon le rapport McKinsey. Les industries agro-alimentaires sont ainsi mises en exergue, notamment celles qui dépendent de la production agricole locale, les produits emballés de qualité supérieure à base de fruits, de légumes, de noix et de produits laitiers libanais. Autres secteurs à forte valeur ajoutée, les produits destinés aux consommateurs qui font largement appel à des capacités créatives en matière de conception et de marketing comme les bijoux, les parfums et les cosmétiques, savons et produits d’assainissement, et serviettes de table, les articles sanitaires (en mettant l’accent sur les produits haut de gamme qui tirent parti de l’image positive du Liban dans les secteurs de la mode/design etc.), souligne le rapport McKinsey. L’accent est également mis sur les industries qui pourraient profiter à l’effort de reconstruction de la Syrie et de I’Irak, en se concentrant sur les sous-secteurs où le Liban possède un avantage concurrentiel, comme dans les domaines du préfabriqué et de l’ameublement. D’autres sous-secteurs productifs intéressants sont ceux nécessitant des compétences techniques élevées, notamment dans l’industrie pharmaceutique ou celle fabriquant les produits médicaux à base de cannabis. Le plan recommande ainsi la légalisation de la culture de cannabis thérapeutique.

Zones industrielles compétitives
Pour augmenter le capital productif du Liban, le rapport McKinsey préconise également la création de quatre zones industrielles, compétitives en termes d’infrastructures (dont une dédiée aux technologies BTP à la frontière syro-libanaise) afin que le Liban puisse se positionner sur le marché de la reconstruction en Syrie et en Irak. Le rapport McKinsey estime que «l’accent doit immédiatement être mis sur le développement des zones existantes (dont la Zone économique spéciale de Tripoli ou les trois zones industrielles proposées par le ministère de l’Intérieur et l’Onudi), ainsi qu’une zone supplémentaire axée sur la technologie de la construction. Une gouvernance et une surveillance strictes sont nécessaires pour assurer la coordination entre les zones industrielles, la Zone économique de Tripoli et l’économie au sens large, afin de réduire au minimum le phénomène de la cannibalisation et la concurrence destructrice». Il sera également nécessaire d’envisager des zones industrielles supplémentaires dans d’autres régions (par exemple à Beyrouth et au sud-Liban), qui se concentrent sur des sous-secteurs prioritaires qui ne sont pas couverts par les projets actuels de zones industrielles.
L’amélioration des normes de qualité est également considérée comme une priorité par le rapport McKinsey, afin de faciliter aux producteurs libanais l’accès aux marchés internationaux et de renforcer ainsi les exportations.
Le rapport McKinsey estime que l’Etat libanais doit prendre et mettre en vigueur certaines mesures permettant de soutenir et de contribuer au développement du secteur industriel. Ces dernières comprennent l’amélioration de l’accès au financement des PME (axées sur les secteurs industriels prioritaires), l’élimination des obstacles réglementaires dans les parcs industriels (par exemple, en modifiant le décret ministériel 1 660), la réforme des infrastructures nationales (y compris l’électricité, la logistique et les services publics) et la priorisation du financement des zones industrielles existantes ainsi que la centralisation et la consolidation des activités de soutien à l’exportation et à la création de marques (par exemple au sein d’IDAL ou d’une nouvelle entité). D’autres mesures sont également prévues comme le développement des capacités de la main-d’œuvre technique qualifiée (par exemple, réorienter et renforcer l’EFTP), la signature de nouveaux accords commerciaux (OMC, Agadir) et l’amélioration du travail des douanes.

Avantages comparatifs
Selon le LCPS, le Liban dispose d’un avantage comparatif au niveau de 337 produits exportés sur un total de 1 147. Ces produits représentent 30% du total des produits exportés mais se chiffraient à
2,7 milliards de dollars en 2017, soit 70% du total des exportations. «Les produits agroalimentaires et chimiques semblent avoir le potentiel inexploité le plus élevé au sein de l’économie libanaise», signale le Dr Atallah.
L’expert estime toutefois que la classe politique libanaise fait très peu pour réformer l’économie afin de stimuler le secteur industriel. Le classement du Liban dans la facilité de faire des affaires (Ease to Do Business) est passé de 103 à 133 entre 2010 et 2017. Le secteur électrique libanais reste l’un des pires dans le monde. L’infrastructure électrique n’est pas la seule à laisser à désirer, en effet les Libanais passent 50% plus de temps que nécessaire sur des routes encombrées, dont 15% seulement sont en bon état. Le secteur des télécommunications est également très en retard par rapport aux moyennes régionales. Les prix des services voix et données restent prohibitifs, en particulier par rapport aux normes régionales. Les prix de la voix et des données mobiles au Liban sont environ trois fois plus élevés que ceux de ses homologues régionaux tels que le Maroc et l’Égypte, avec une qualité de réseau fixe faible. En outre, la vitesse moyenne de la bande passante est inférieure à 6 Mbps, ce qui place le Liban au 130ème rang des 133 pays du monde, derrière le Pakistan, l’Irak et la Syrie.
La réduction des coûts d’exploitation, la lutte contre la corruption dans le secteur public, l’amélioration de l’environnement des entreprises, pourraient contribuer à l’essor du secteur industriel, essentiel pour accroître la compétitivité du Liban.
«Même sans engager des réformes structurelles, l’Etat libanais pourrait par le biais de signatures d’accords commerciaux ou d’une valorisation des rapports commerciaux existants booster les exportations de produits industriels de plus de 1,7 milliards de dollars», signale M. Atallah.
Malheureusement, sans réelle volonté politique, la modernisation et la transformation économique du Liban restera une douce et lointaine illusion. Ce qui reste regrettable, compte tenu du potentiel économique du Liban et surtout de l’esprit de résistance de sa population talentueuse et entreprenante.

Mona Alami

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