Magazine Le Mensuel

Nº 2896 du vendredi 10 mai 2013

à la Une

Mashrou’ Leila. Les mille et un feux d’un projet

En 2008, Mashrou’ Leila fut… Ayant vu le jour au sein de ce bastion qu’est l’AUB, le groupe formé des sept membres, Haig Papazian, Carl Gergès, Hamed Sinno, Omaya Malaeb, André Chedid, Firas Abou Fakher et Ibrahim Badr, a réussi à révolutionner le monde de la musique.
 

Au commencement
Le chaos régnait, la situation politique les déstabilisait et ce qui a commencé par n’être qu’un simple atelier, telle une chrysalide, se transforma en un rien de temps en un groupe homogène qui a secoué le Liban par sa musique volcanique et ses paroles «poétiques». C’est à l’occasion de la «Fête de la Musique» qui s’est déroulée à Beyrouth en 2008, que Mashrou’ Leila s’est fait davantage reconnaître en chantant les amours hybrides, la sexualité salutaire, le plaisir scellé et incontournable, les «douleurs narcotiques», les résistances d’une ville aux solides cadenas et les craintes indubitables d’un peuple qui a survécu aux acharnements de la violence.

 

Livre premier: le décollage
C’est grâce à «Raksit Leila» (la danse de Leila) jouée, lors du même festival un an plus tard devant une large audience, que le groupe a remporté le prix du concours de la musique moderne libanaise organisé par RFI Radio Liban en partenariat avec le CCF, Incognito et le Basement. C’est ainsi que les membres du groupe sortirent leur premier album en décembre 2009. Mashrou’ Leila a, toutefois, suscité de nombreuses controverses quant aux paroles des chansons. Affirmant mépriser les critiques, dont l’intention simpliste consiste uniquement à dissoudre le groupe, les membres de Mashrou’ Leila apprécient celles qui, au contraire, cherchent à analyser et à comprendre le véritable sens d’un tel art. «La critique n’est pas aussi profonde et analytique qu’on le souhaite lorsqu’il s’agit de musique populaire», se désole l’un des membres du groupe. Mashrou’ Leila n’a jamais été provocateur intentionnellement: «Nous ne cherchons pas à choquer le public». C’est plutôt la réaction de ce dernier, ou d’une partie de ce dernier, non favorable à la transparence que ce groupe apporte, qui place Mashrou’ Leila au centre de ce genre de «polémique». La société libanaise serait-elle toujours ancrée dans ses tabous et ses interdits sociaux?
En juillet 2011, le Festival international de Byblos invite le groupe à participer à sa programmation. Ce dernier fait partie d’un line-up qui compte notamment les Gorillaz, 30 seconds to Mars, Snow Patrol… Premier grand succès public devant plus de 3000 spectateurs.Plus tard en 2011, la sortie du deuxième album 7al Romancy E.P., comptant cinq chansons, enregistrées dans le dôme de béton abandonné à Tripoli, marque l’été de cette année.
Outre les concerts au Caire, à Amman et à Dubaï qui ont eu lieu en 2012 dans de grandes arènes, Mashrou’ Leila est aussi invité à jouer dans le cadre du Festival international de Baalbeck (le plus prestigieux festival du Moyen-Orient). Cette même année, le groupe participe au Paléo Festival (le plus important festival pop rock d’Europe) et organise des concerts à Paris (La Cigale) et à Montréal (Le National).

 

Livre second: des mots qui baignent dans les maux
Il est, certes, clair que Mashrou’ Leila crie la révolte dans une tentative d’évacuation des maux causés par l’idylle, la politique et le social. Aujourd’hui, après cinq ans de travail artistique continu, Mashrou’ Leila a indéniablement évolué accouchant ainsi les mots de leurs maux. «Nous ne cherchons plus autant qu’avant à créer un mouvement de rébellion. Lorsque nous nous réunissons dans notre studio, nous écrivons simplement ce qui nous vient à l’esprit».
Le clivage entre les différentes identités humaines s’efface lorsque ce groupe fait vibrer ses cordes instrumentales et vocales. Se prononçant dans ce sens sur les événements du Printemps arabe, Mashrou’ Leila affirme soutenir les révoltes qui ont lieu dans les différents pays. Le groupe se tient plus du côté des initiatives prises par les peuples qui ont le courage d’affronter de tels régimes opprimants. «Nous sommes très optimistes quant aux rébellions bien que, jusque-là, les révolutions n’ont pas été un réel succès». S’inscrivant dans un mouvement satirique, Mashrou’ Leila se livre à la critique des commérages qui envoûtent la plupart des quartiers libanais, ce qui est clairement mis en relief dans la chanson Latlit, à la réprimande du matérialisme, de la guerre, de l’injustice sociale, mais aussi à la déclamation de l’amour.

 

Livre troisième: lorsque Mashrou’Leila fige un moment crucial de son existence
Mashrou’ Leila lance son premier DVD qui capture un moment très important de la vie du groupe. C’est la reconnaissance extrêmement riche pour le groupe que d’avoir pu jouer dans le festival de Baalbeck et d’avoir constitué la clôture de ce dernier. Notons que ce fut aussi la première fois qu’un concert de rock se déroulât à l’intérieur du Temple de Bacchus, et c’est exactement ce moment-là que Mashrou’ Leila a décidé d’immortaliser en faisant une captation vidéo de ce concert. «Nous avons voulu rendre cette captation différente de celles des vidéos habituelles télévisuelles, raison pour laquelle nous nous sommes entourés d’une boîte de production- Abboud Production – et d’un réalisateur avec lequel nous avions déjà envie de travailler». Les membres de Mashrou’ Leila ont ensemble décidé d’un concept de filmage beaucoup plus cinématographique que télévisuel avec une équipe de nombreuses caméras utilisant le principe du focal court. Le groupe a ainsi réussi à fabriquer sa propre histoire grâce au jeu d’éclairage, à la musique et aux mouvements des caméras.

 

Livre quatrième: l’à-venir du groupe
«Les projets à venir et ceux du passé proche sont étroitement liés», explique Karim Ghattas. Tout revient à donner une chance à Mashrou’ Leila de grandir le plus possible au Liban, au Moyen-Orient, mais de connaître aussi une véritable expansion dans les pays occidentaux avec un public qui n’est pas nécessairement arabophone. Le principal projet pour Mashrou’ Leila est de sortir son 3e album intitulé Ra’assouk enregistré à l’Hôtel de Tango à Montréal, réalisé par Jérémie Régnier (le frère de Rover) et Radwan Moumne Ghazi. L’album sera disponible dans les discothèques en début d’été au Moyen-Orient et entre septembre et décembre dans la majorité des pays européens. De nombreux concerts sont également prévus pour les mois qui suivent.
Livre cinquième: Mashrou’ Leila, une arme pour l’art
«Pourquoi chercherais-je à voir dans le monde ce qui n’y est pas et à défigurer par des efforts d’imagination ce qui s’y trouve?», se demandait Gustave Courbet. Mashrou’ Leila l’a bel et bien compris: s’éloigner des artifices, reproduire l’authentique; ce groupe est une toile où le Vrai se mêle au Beau.

 

Natasha Metni

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