Magazine Le Mensuel

Nº 2908 du vendredi 2 août 2013

à la Une

La Syrie divisée de facto. L’équilibre de la terreur

La prise de Khaldiyé par l’armée régulière, à Homs, ouvre la voie au régime de la reconquête du centre de la Syrie lui permettant de contrôler une région allant de la Méditerranée à la Jordanie. Mais la guerre est loin d’être terminée, surtout que le pays est aujourd’hui pratiquement divisé en quatre zones d’influence distinctes. Analyse d’un conflit en cours.

La prise de Khaldiyé par l’Armée régulière syrienne constitue, de l’avis des observateurs, un succès à dimension stratégique pour le régime. «C’est une victoire encore plus importante que celle de Qoussair», commente un haut responsable du Hezbollah au cours d’une discussion à bâtons rompus autour d’un iftar à Beyrouth, cette semaine.
Un général libanais à la retraite, qui suit de près les développements sur le terrain syrien, est du même avis. Selon lui, la province de Homs est le cœur de la Syrie, elle se trouve au centre de cinq autres provinces: Damas, Hama, Tartous, Deir Ezzor et Raqqa. Et Khaldiyé est le cœur de la ville de Homs. Sa reconquête par les troupes loyalistes isole complètement les autres quartiers encore sous le contrôle des rebelles et leur coupe le ravitaillement. La reprise de Hamidiyé, Bab Houd, Bab Dreib, Qarabis, Jouret al-Chiyah n’est plus qu’une question de temps, quelques semaines tout au plus, ajoute-t-il.
Le prochain objectif du régime sera les localités de Talbissé et Rastan, au nord de Homs, considérées comme les deux derniers importants fiefs de l’opposition armée dans cette province. Par conséquent, les forces rebelles postées dans les banlieues de Damas seront coupées de leurs bases arrière dans le Nord. L’Armée syrienne s’emploiera alors à reprendre la périphérie de la capitale, où elle mène depuis des mois des opérations de sectionnement pour couper les voies d’approvisionnement et entraver l’acheminement des renforts d’une région vers une autre.

 

Sécurisation de la frontière
Dans le même temps, le processus de sécurisation de la frontière avec le Liban se poursuivra. Il a déjà commencé avec la reprise de Qoussair, (face au Hermel), le 5 juin, et de Tall Kalakh (face au Akkar), début juillet. Il reste quelque 70 kilomètres encore aux mains des rebelles, adossés à la région libanaise de Ersal. Il s’agit de toute la région allant de l’ouest de Damas à la frontière libanaise et qui comprend les montagnes de Kalamoun, avec les villes de Zabadani, Madaya, Yabroud et Qara. Si ces localités sont reprises, la frontière syro-libanaise au nord et à l’est du Liban sera sécurisée, et l’acheminement d’armes et de combattants au profit des rebelles sera pratiquement coupé. A l’exception d’une petite région située dans celle du Mont-Hermon (Jabal el-Cheikh), face aux régions libanaises du Arkoub et de Chébaa. Mais là, le trafic d’armes est très difficile, à cause d’Israël qui veille et surveille.
Le Hezbollah tient un rôle de premier plan dans la bataille du centre de la Syrie. Après Qoussair, ses combattants, rodés à la guérilla urbaine et rurale, participent aux combats à Homs. Ils prendront part, sans doute, à l’offensive contre Kalamoun et sa région.
Selon diverses sources, libanaises et occidentales, le régime syrien devrait avoir repris le contrôle de la totalité de la province de Homs d’ici à la fin de l’année. Les combats autour de Damas dureront des mois supplémentaires. L’armée loyaliste y progresse lentement. Elle doit livrer bataille dans chaque ville, village et rue, au prix de pertes importantes des deux côtés, et d’énormes destructions dans les infrastructures. Depuis quelques mois, l’armée pratique la politique de la terre brûlée, n’hésitant pas à raser des quartiers entiers pour y déloger les rebelles.
La prise de Homs permettrait au régime d’affermir son contrôle sur une vaste région stratégique allant de Lattaquié, sur la côte méditerranéenne (au nord-ouest), à la frontière avec la Jordanie (au sud), en passant par les provinces de Tartous, Hama, Homs, Damas et Daraa. Dans cette dernière province, les rebelles occupent des régions rurales et une partie de la frontière avec le royaume hachémite. Mais ils peinent à avancer, en dépit de l’aide directe fournie par les Américains, qui ont entraîné, selon les médias occidentaux, plusieurs milliers de combattants dans des camps en Jordanie, et en dépit des armes livrées par l’Arabie saoudite. Au contraire, il y deux mois, ils ont perdu la ville stratégique de Kherbet Ghazalé, située sur un nœud routier commandant l’accès vers Damas.  

 

Le double jeu de Amman
Une source diplomatique arabe à Beyrouth indique que la Jordanie joue un double jeu en Syrie. D’un côté, elle accorde des facilités aux rebelles à cause des pressions saoudiennes et américaines. Mais de l’autre, elle communiquerait aux troupes syriennes des informations sur leurs déplacements et leur positionnement, car Amman est convaincu qu’une victoire des islamistes en Syrie déstabiliserait la monarchie, engagée sur le plan interne dans un bras de fer avec la branche jordanienne de la confrérie des Frères musulmans.
Andrew J. Tabler, expert des questions syriennes à l’Institut de Washington pour les études politiques pour le Proche-Orient, affirme qu’à ce stade, le régime contrôle 40% du territoire syrien et 60% de la population, alors que les rebelles contrôlent 60% du terrain avec 40% des habitants.
Les succès enregistrés sur le terrain par l’Armée syrienne sont le résultat d’une stratégie militaire et politique élaborée avec l’aide de l’Iran et du Hezbollah et des conseils de la Russie. Elle lui a permis de reprendre l’initiative sur le terrain à partir du premier trimestre de 2013, après avoir essuyé de graves revers entre les mois d’août et décembre de 2012. Pendant ces quatre mois, beaucoup de personnes, même au sein du régime syrien, ont pensé que la fin était venue, surtout après la chute aux mains des rebelles d’Alep, des banlieues de Damas et de toutes les régions frontalières avec la Turquie, l’Irak et le Liban.
Cependant, les rebelles, mal organisés, divisés et sans stratégie claire, ne sont pas parvenus à pousser leur avantage sur le terrain et à le transformer en gain politique, alors que le régime a rapidement absorbé le choc de l’offensive, de l’assassinat de ses chefs militaires, le 18 juillet 2012, et de l’occupation d’une grande partie de la province et de la ville d’Alep. Il a mis sur pied une stratégie défensive, visant à limiter les pertes, contenir la vague, avant de la repousser lentement.
Après avoir réorganisé son armée, endigué les défections, rassemblé les milices supplétives et les comités populaires dans une armée de défense nationale, le régime est repassé à l’attaque début 2013, avec les résultats que l’on sait.
Ces changements sur le terrain sont désormais reconnus par la presse et les experts en Occident. Ben Hubbard, du New York Times, écrit, le 17 juillet, que «le momentum s’est inversé». «Certains des plus farouches ennemis du président Bachar el-Assad reconnaissent que sa position est plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’a été depuis des mois», ajoute le journaliste.
Ruth Sherlock, du Daily Telegraph britannique, écrit, le 24 juillet, que non seulement les défections au sein de l’armée ont cessé, mais «qu’un nombre croissant de rebelles syriens signe une amnistie négociée avec le régime d’Assad, alors que les familles des combattants repentis ont commencé tranquillement à regagner les territoires contrôlés par le gouvernement». «Ce mouvement est un signe de la confiance croissante du régime, qui a mis en place un ministère de la Réconciliation, ayant pour tâche de faciliter la voie à d’anciens opposants souhaitant revenir du côté du gouvernement», ajoute la journaliste, qui souligne que «la domination par des groupes islamistes extrémistes des zones tenues par les rebelles, en particulier dans le Nord, a poussé des combattants de l’opposition à abandonner la cause».
Ce renversement de situation n’est pas passager. Il s’agit d’une tendance, qui, si elle se poursuit, deviendra irréversible. Surtout que l’armement des rebelles, décidé par l’Occident, a été abandonné par la France et la Grande-Bretagne et que l’Administration américaine, très hésitante, se réfugie derrière les réticences du Congrès. Même l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne, déjà très difficile à obtenir à cause du veto sino-russe, n’est plus suffisante pour inverser les rapports de force. Dans une interview accordée le 17 juillet au Daily Telegraph, le chef d’état-major sortant de l’Armée britannique, le général David Richards, estime que la mise en place d’une telle zone au-dessus du territoire syrien «serait inefficace sans intervention militaire». Il a souligné la nécessité d’établir «une zone de contrôle au sol» et de la destruction des chars et de véhicules blindés de transport de troupes. «Si vous voulez avoir cet impact matériel auquel les gens aspirent, il faut que vous soyez capables de frapper des objectifs au sol, donc il faut entrer en guerre si c’est ce que voulez faire», a encore dit le général, qui a admis que «le manque de consensus international et l’éclatement des forces rebelles rendaient difficile la recherche d’une solution militaire» à la crise syrienne.
Malgré ses récents succès, l’armée est loin d’avoir écrasé la rébellion. A défaut de renverser le régime, et même de «rééquilibrer la situation militaire sur le terrain», les rebelles et leurs soutiens occidentaux et arabes veulent raffermir leur contrôle de certaines régions pour entrer dans des négociations avec Damas. D’ailleurs, le nouveau chef de la Coalition nationale syrienne, le très pro-saoudien Ahmad el-Jarba (il fait partie de la tribu des Shommar, les oncles du roi Abdallah d’Arabie saoudite), s’est dit disposé à participer «sans conditions» à la conférence de Genève, alors que ses prédécesseurs le refusaient catégoriquement.
Les rebelles tentent de prendre le contrôle total de la province et de la ville d’Alep et, éventuellement, de préserver une présence significative dans certaines régions de Daraa. Deir Ezzor, à l’est, est sous l’emprise des islamistes proches d’al-Qaïda, qui y ont créé une sorte d’émirat. Mais l’aéroport et une partie de la ville éponyme restent aux mains de l’armée qui approvisionne ses unités par voie aérienne.
Enfin, les Kurdes, qui sont en guerre ouverte contre les islamistes, contrôlent le Nord-Est, notamment la province de Hassaké et une partie de Raqqa.
La Syrie est donc divisée en quatre parties. «Les positions ne devraient plus beaucoup évoluer dans l’immédiat et sont désormais assez claires en attendant un éventuel sommet de Genève-2» prôné par Washington et Moscou, indique Karim Bitar, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).
Rami Abdel-Rahman, directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH, proche de l’opposition), affirme que «les Etats qui arment les rebelles en croyant pouvoir créer ainsi un équilibre sur le terrain, ne sont pas sérieux. Ils veulent plutôt une partition».
Hassan Hassan, analyste syrien au journal anglophone d’Abou Dhabi, The National, cité par Ben Hubbard, brosse un tableau pertinent de la situation: «Bachar el-Assad est désormais puissant, pas comme un président qui contrôle un Etat mais comme un chef de guerre».
Une Syrie divisée de facto, un régime affaibli mais toujours en place, une guerre partie pour durer, telle est l’image qui s’offre à nous deux ans et demi après le début de la crise syrienne.

Paul Khalifeh

Jarba veut négocier
La conférence de Genève 2 sous les 
hospices de l’Onu aura bien lieu, mais il est douteux qu’elle puisse arrêter le conflit armé en Syrie, a déclaré à la chaîne de télévision 
al-Arabiya le président de la Coalition 
nationale syrienne Ahmad Jarba. Il a ajouté que «la conférence ne pourrait être considérée réussie que si un gouvernement de transition était formé en Syrie à son issue».
Le chef de l’opposition syrienne a souligné que la Coalition se prononçait pour le 
règlement de la crise, mais «le départ du président reste inconditionnel».
«La recherche d’une solution politique
de la crise en Syrie doit se traduire par la réalisation des objectifs du soulèvement populaire, dont le départ du régime d’Assad», a-t-il déclaré.

Les témoins massacrés
Le récent massacre survenu près d’Alep en Syrie a été perpétré par des combattants liés à al-Qaïda afin de dissimuler l’utilisation d’armes chimiques par les anti-Assad, a déclaré à Ria Novosti l’ambassadeur syrien en Russie Riad Haddad. «L’objectif principal de ce carnage perpétré par le groupe terroriste Ansar 
el-Khilafah était d’éliminer tous ceux qui avaient été témoins de l’utilisation d’armes chimiques dans cette région. Selon les 
dernières informations, l’attaque a fait plus de 150 morts», a fait savoir Haddad.
Samedi 27 juillet, les membres du groupe 
extrémiste Ansar el-Khilafah (Partisans du califat) ont perpétré un carnage dans la localité de Khan el-Assal située au sud-est de la ville d’Alep. En février, les autorités syriennes avaient fait état de l’utilisation d’armes chimiques par les rebelles à Khan el-Assal.
Selon le diplomate, la communauté 
internationale n’a pour le moment émis aucune réaction sur les «événements sanglants 
survenus dans la région de Khan el-Assal».

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