Magazine Le Mensuel

Nº 2909 du vendredi 9 août 2013

general

Sleiman, Hariri, Nasrallah. Trois options sur le tapis

L’inscription par l’Union européenne de la branche armée du Hezbollah sur sa liste des organisations terroristes a fini par scinder le monde politique libanais en trois camps, fondamentalement divisés sur la stratégie de défense du pays contre les menaces extérieures. Un constat basé sur les derniers discours de Michel Sleiman, de Hassan Nasrallah et de Saad Hariri. Analyse de contenu.

Trois discours, trois idées du Liban. La guerre en Syrie, ses implications communautaires et la stratégie des axes sur le terrain ont modifié la carte politique du pays. Quelques heures après la décision de l’UE, il était difficile d’en évaluer la portée. Depuis ce week-end, elle semble beaucoup plus claire. D’un côté, l’indifférence et le dédain ont fait place à la détermination. De l’autre, les appels mielleux à corriger le tir, motivés par l’impératif de l’unité nationale, à la certitude que l’aventure syrienne du Hezbollah a changé la donne. Voilà le premier constat. Le président de la République Michel Sleiman, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et le chef du Courant du futur, Saad Hariri, ont enterré le «consensualisme» politique à la petite semaine qui se matérialisait jusqu’alors par des marchandages de partis. Refuser de trancher pour sauvegarder l’unité. Ce mode d’action permettait jusqu’alors de préserver un semblant de paix civile, de poser un couvercle sur la cocotte-minute bouillonnante. Désormais, les divergences de vue sont assumées et remettent la politique là où les calculs d’épicier et les accords artificiels s’étaient confortablement installés, c’est-à-dire au centre du jeu. La dernière adresse du chef de l’Etat en est l’illustration la plus éclatante.

Le virage présidentiel
Oui, Michel Sleiman a musclé son discours; et pas qu’un peu. Ceux qui lui reprochaient son attentisme ont été servis. Le chantre du dialogue impossible s’est mué en défenseur incompressible de l’Etat et de ses institutions. C’est évidemment le Hezbollah qu’il a en ligne de mire. «Partant de notre distinction claire entre la Résistance et le terrorisme, et afin de consolider nos capacités à résister et à défendre le Liban exclusivement, il est temps que l’Etat, son armée et son haut commandement politique soient les organisateurs essentiels et les décideurs de l’utilisation de ces capacités de défense». Le chef de l’Etat a déjà développé ce discours. C’était un an, jour pour jour, avant ce discours-là, toujours à l’occasion de la fête de l’armée. Cette fois-ci, il condamne «la modification de la fonction principale des armes de la Résistance, qui dépassent désormais les frontières» et «une situation explosive générée par un conflit externe dans lequel certains Libanais se sont impliqués, en violation du contrat social auquel ils sont liés et des dispositions de la déclaration de Baabda».
Terrorisme, aventurisme, rupture du contrat social, ce sont des termes qui détonnent dans la bouche d’un homme qui a toujours prôné le consensus et la concorde. C’est au Hezbollah de se conformer à la doctrine suprême, pas à l’Etat faible, de s’adapter aux désidératas du parti. En conséquence, Sleiman élève l’armée au rang de dernier recours. Sa mission «devient difficile lorsqu’il lui devient impossible de réprimer toute attaque la visant par crainte de porter atteinte à la dignité ou à l’entité d’un groupe ou d’une communauté, ou encore lorsqu’un groupe ou plus de Libanais s’impliquent dans des conflits en dehors des frontières, ce qui débouche sur une importation des crises extérieures». Deuxième mention de l’implication du Hezbollah en Syrie, avant de conclure: «La mission de l’armée devient difficile, voire impossible, si la dualité entre les armes légales et illégales se poursuit». Est-ce une réponse à ce discours, chaleureusement salué par le 14 mars, par lequel le président a repris le champ lexical, retournée à l’envoyeur quelques heures plus tard? (voir encadré).

Le Hezbollah, fidèle à son identité
Le reproche de l’attentisme est devenu caduc. Le voilà désormais accusé de suivisme vis-à-vis des grandes puissances. Le sujet est posé. Hassan Nasrallah a sans doute retouché son discours prévu pour la journée d’al-Qods, 24 heures plus tard. Son apparition en chair et en os est, en elle-même, un message. Face à la tempête, je suis présent et reste inamovible. Ma cause est plus forte que toutes ces turpitudes. Lorsque le secrétaire général du Hezbollah prononce le mot Palestine, on est tenté d’entendre Liban. «Nous remercions l’Iran et la Syrie pour tout ce qu’ils ont fait pour la Palestine. La Palestine doit être rendue dans sa totalité à son peuple. Aucun roi, prince, dirigeant, président ou Etat n’a le droit de sacrifier un grain de sable du territoire palestinien. Aucun conflit confessionnel, politique ou idéologique ne doit faire oublier la cause palestinienne». Le Hezbollah résiste et combat pour la sauvegarde des pays de la région, et ceux qui se dressent contre lui sont des traîtres. Une façon de réexpliquer l’hérésie que constitue la distinction entre les branches politique et armée de l’organisation, puisqu’elles sont évidemment liées par un même but.
A ces deux composantes, il en ajoute une autre. «Exceptionnellement, je vais m’exprimer cette fois en tant que chiite. Nous, les chiites de Ali Ben Abi Taleb, affirmons que nous n’abandonnerons jamais la Palestine. Les tentatives de division entre sunnites et chiites sont voulues pour semer la discorde». C’est toute la communauté qui est mobilisée, une autre façon d’expliquer la philosophie globalisante du Hezbollah.
Un schéma qui s’applique à la question libanaise. «Si nous nous concentrons sur nos divergences pour renforcer les rancunes et les jugements, nous ne serions pas une nation qui mérite de vivre. Dites que nous sommes des terroristes, des criminels, dites ce que vous voulez et tuez-nous sur tous les fronts. Nous, les chiites, n’abandonnerons jamais la Palestine. Combattre Israël et défendre le Liban et la Palestine est une cause héritée de nos ancêtres, une cause que nous avons dans le sang, le Hezbollah n’oubliera jamais la Palestine. La Résistance restera prête pour défendre le Liban aux côtés de l’Armée libanaise que nous saluons et nous rendons hommage à ses martyrs». Le Hezbollah ne pliera pas. Au contraire, les attaques contre lui renforcent ses convictions. Un message reçu cinq sur cinq par le leader politique des sunnites au Liban.

Hariri prend rendez-vous
Le duel verbal par écrans interposés est de haute volée. Saad Hariri n’est pas apparu au Liban en chair et en os, mais l’événement créé autour de son allocution – une dizaine d’écrans géants disséminés sur l’ensemble du territoire dans les places fortes de la communauté dans le pays – donne l’impression du nombre. L’ancien Premier ministre s’est lancé dans une diatribe grandiloquente contre le Hezbollah, à coups de références décennales, que l’on peut résumer en une phrase: «Le Hezbollah est responsable de la montée de la tension depuis plusieurs années et s’est arrogé des droits d’Etat en guise de décisions d’avenir […] Ce cumul n’a fait qu’accentuer, au fil des années, la tension et la discorde, en affaiblissant l’Etat et l’ensemble de ses institutions. Nous avons épuisé tous les moyens possibles et imaginables pour parvenir à une solution. La logique de la stratégie de défense ne tient plus la route».
Hariri se place ainsi dans le droit fil du discours du chef de l’Etat, mais il ajoute: «Les armes du Hezbollah ont provoqué l’émergence de nouveaux groupes armés qui prétendent avoir le droit de posséder à leur tour des armes. D’ailleurs, elles sont, depuis 2005, une des raisons principales de la division entre les Libanais. Ces armes ne pourront jamais constituer un dénominateur commun […] L’Armée libanaise devrait être la seule institution à défendre la souveraineté, les frontières et l’indépendance du Liban. Donnons-lui et aux forces de sécurité le droit de défendre le Liban et de préserver l’unité nationale et éloignons-la des conflits interconfessionnels […] Au lieu d’appeler les Libanais à combattre en Syrie, nous devons plutôt leur demander de se réconcilier au Liban».
A la fin de son discours, Hariri tire une conclusion qui indique qu’une page se tourne dans l’histoire récente du pays: «Nous ne pourrons plus accepter la formule armée-peuple-résistance», cette formule magique qui protégeait le Hezbollah des dissensions internes. C’est désormais la place du Parti de Dieu sur l’échiquier politique libanais qui est en jeu.

Julien Abi Ramia

Les roquettes de Baabda
La première roquette s’est abattue jeudi sur Rihaniyé aux alentours de 23h35, dans la résidence de Bassam Freiha, président de la maison d’édition Sayyad et de son épouse, la journaliste Elham Freiha, à quelques mètres du domicile de l’ancien président Elias Hraoui, situé à quelques encablures du palais présidentiel de Baabda. La deuxième, à Fayyadié, près de la faculté d’Etat-major de l’armée, toujours dans la zone du palais. La piste de lancement a été retrouvée dans les collines escarpées de Aramoun. Le ministre démissionnaire de l’Intérieur, Marwan Charbel, a affirmé que les roquettes tirées dans la nuit sur la région de Baabda, des Katiouchas 107 mm, étaient du même type que celles tirées sur la banlieue sud de Beyrouth et sur Jamhour en mai et juin derniers.
Dans un communiqué, le président Michel Sleiman a déclaré: «La multiplication de ces messages envoyés sous forme de roquettes, quel que soit le messager et quel que soit l’objectif visé, ne modifiera pas les constantes nationales ni les convictions exprimées avec liberté et honnêteté». Dans son discours, Saad Hariri a condamné un «message terroriste dont l’objectif est de porter atteinte aux symboles de l’Etat et à la déclaration de Baabda».

Kahwagi et les politiques
Au cours d’une réunion avec des officiers destinée à définir les orientations à venir du commandement de l’armée, le général Jean Kahwagi s’est montré très ferme. «Le commandement de l’armée sera très strict en ce qui concerne les relations entre les officiers et les militaires d’une part et les leaders politiques de l’autre. L’armée ne prête allégeance qu’à son commandement. Les contacts avec les hommes politiques devraient se faire uniquement à travers et avec l’accord du commandement. Il est interdit d’être inféodé à une autorité hors de l’armée et il est interdit qu’un homme politique tende la main à l’armée à travers un soldat ou un officier», ajoutant qu’«autant la troupe veut renforcer ses liens avec tous les pôles politiques, autant elle ne tolérera pas les atteintes dont elle pourrait être la cible. Avec assez de sagesse, l’armée ne creusera pas les différences qui existent entre les diverses catégories de la société libanaise et restera au service de toutes les communautés du pays».

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