Fabrice Balanche, géographe et chercheur français. Pour l’instant, la Syrie unie est morte
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Nº 3004 du vendredi 5 juin 2015

Fabrice Balanche, géographe et chercheur français. Pour l’instant, la Syrie unie est morte

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    Fabrice Balanche, géographe et chercheur français. Pour l’instant, la Syrie unie est morte
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Magazine a pu rencontrer, lors de son séjour à Beyrouth, le géographe et directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient, basé à Lyon, Fabrice Balanche. Discussions à bâtons rompus avec ce grand spécialiste de la Syrie.

L’Iran de Khamenei a récemment évoqué une éventuelle intervention en Syrie… En Turquie, on reparle de la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne… Une façon de montrer les muscles?
Cela tient de l’effet d’annonce, pour dissuader les autres d’intervenir. Il est sûr que si la Turquie décidait d’envoyer des troupes, l’Iran ne se priverait pas d’intervenir. Les Américains et les Turcs parlent justement de cette zone d’exclusion aérienne destinée à supporter les rebelles entre guillemets modérés. Reste à savoir qui? Ahrar el-Cham, Daech, le Front al-Nosra, ce sont les mêmes, sauf qu’Ahrar el-Cham n’a pas prêté allégeance à al-Qaïda. Je ne crois pas qu’une zone d’exclusion aérienne soit d’actualité. Une no-fly zone, ça se décide à l’Onu, où il y aurait forcément un veto de la Russie et de la Chine. On peut toujours de manière unilatérale décréter une zone d’exclusion aérienne. Les Saoudiens au Yémen n’ont pas demandé l’aval de l’Onu. Une no-fly zone, ce serait 100 à 200 km à l’intérieur du pays. Cela signifierait quoi? Que l’on protège Daech, le Front al-Nosra? Ça n’a pas de sens. J’ai du mal à y croire.

Le Front al-Nosra figure toujours sur la liste américaine des mouvements terroristes…
Là, c’est le silence radio en Europe à ce sujet. On voit très bien que la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar subventionnent Jeich el-Fateh, dirigée par al-Nosra, mais personne ne bronche.

Les négociations sur le nucléaire iranien arrivent à leur terme le 30 juin. Quel impact cela peut-il avoir?
Après cette date, les Iraniens auront plus les coudées franches. Jusqu’à présent, ils faisaient le dos rond, dans leur action en Syrie, pour éviter que les lobbys saoudiens ne contrent cet accord sur le nucléaire. Donc profil bas en Syrie, ils laissent les autres avancer, mais ils ne veulent pas qu’on touche au cœur. On verra à l’automne ce qui se passera. J’ai toujours vu les Iraniens avancer dans la région en période préélectorale américaine. Quand les Américains sont dans les primaires, en politique étrangère ils sont beaucoup moins offensifs parce que toute victoire à l’étranger n’apportera pas de voix au candidat. En revanche, tout problème lui en fera perdre.

D’ici là, Bachar el-Assad a-t-il les moyens de mener une contre-offensive?
La bataille qui se prépare c’est celle de Salma, dans le Jabal Akrad, la montagne des Kurdes, à Lattaquié. Ce sont des Kurdes arabisés sunnites, qui se sont installés là depuis le XIIe siècle. Depuis le printemps 2012, Salma, qui est un gros bourg, est sous le contrôle des rebelles. La frontière turque est très proche, donc c’est très facile pour eux d’être ravitaillés. Entre Kassab et Jabal Akrad, il y a deux cantons turkmènes, sunnites, toutes les familles sont parties se réfugier en Turquie et les hommes sont dans des brigades rebelles soutenues par les Turcs. A Salma, en revanche, c’est Ahrar el-Cham, donc al-Nosra. Depuis deux ans, les rebelles lancent des roquettes sur Lattaquié voire sur Qardaha, depuis Salma, et ça ce n’est pas bon pour le régime. La stratégie du régime est de nettoyer: «On ne laisse plus de poches rebelles dans notre dos, on les éradique».

Matériellement et humainement, le régime en a-t-il les moyens?
Quand il s’agit de petites zones, comme celle de Salma, oui. Mais je ne crois pas qu’il puisse lancer une grande offensive dans des régions qui sont sunnites à 100%. Autour de Damas et de Homs, il y a beaucoup plus de mixité, avec des villages druzes, chrétiens, donc des populations qui soutiennent le régime, par conviction ou par défaut. Dans les villages alaouites autour de Tartous par exemple, chaque fois qu’il y a un enterrement, les critiques fusent contre le régime, mais ils serrent les rangs. Les zones sunnites seront abandonnées. La stratégie du régime, qui consistait à dire «on est partout», a vécu. Du côté des puissances régionales, aussi, il y a eu une union des bailleurs de fonds des rebelles. Ils se sont unis, et les rebelles passent d’un petit groupe de guérilla à une véritable armée d’insurrection. Le scénario change. L’armée régulière est face à un vrai adversaire, qui peut se permettre de prendre des villes facilement, surtout quand la population locale ne soutient pas le gouvernement.

La Syrie unie est-elle morte et enterrée?
Pour l’instant oui. La question est de savoir combien de temps ça va durer. Il y a deux scénarios. Soit le scénario d’offensive des rebelles qui emportent tout sur leur passage, Hama, Homs jusqu’à Damas. Soit on en reste là. Avec une armée syrienne qui évacue progressivement ou qui se fait prendre les petites poches qu’elle tient à Deir Ezzor, Hassaké, et qui se replie sur ce que l’on appelle le réduit alaouite. C’est le scénario qui se dessine, au moins pour une année. Après, ça dépend de tellement de paramètres géopolitiques extérieurs… Le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie vont-ils rester unis? Jeich el-Fateh va-t-il exploser?

La partition est-elle actée?
Le scénario d’une partition informelle du pays prend davantage forme. On n’arrive pas à se mettre d’accord, les négociations sont gelées et quelque part on gèle aussi le conflit sur le terrain. Il y a des limites et si on va plus loin, finalement, on rompt les négociations. Pendant un an, on va voir Assad et le Hezbollah nettoyer leur partie et les autres feront de même sur les territoires conquis. Al-Nosra fera ce que la Turquie et les Saoudiens lui diront de faire. Et l’EI a sa propre logique.

Que peut-il se passer à Alep?
Alep est coincée entre l’EI et le Front al-Nosra. Les quartiers ouest ont été attaqués par Daech. La route reliant Alep à Homs est fragile. Je vois mal le régime abandonner Alep. Mais il doit concentrer ses forces, toute la région autour d’Alep étant prise. Avant la chute d’Idlib, le régime pouvait avoir espoir de garder le Jabal, mais la stratégie ne fonctionne pas. Il peut se demander quel intérêt y a-t-il de rester à Alep dans ce cas-là… Dans la province d’Alep, Aazaz est entre les mains d’al-Nosra, mais el-Bab, c’est l’EI.

Ces deux organisations rivalisent sur de nombreux fronts…
Alep doit peut-être sa survie, côté gouvernemental, à cette rivalité. Il y a des choses intéressantes. Par exemple, au nord d’Idlib, il reste des villages chiites tenus par la Défense nationale, donc le régime. Je n’ai pas vu les gens d’al-Nosra attaquer ces villages ou essayer de les prendre. Pourquoi? Je pense qu’ils ont des lignes rouges à ne pas franchir, posées par leurs bailleurs de fonds: évitez les massacres de civils et de minoritaires. Poussez-les à partir si vous voulez, sans massacre. Parce qu’ensuite, on risque d’avoir quelques soucis avec l’Occident.

 

On assiste à une tentative de crédibiliser politiquement le Front al-Nosra et son chef Abou Mohammad el- Joulani. Quel est l’objectif?
Son interview sur al-Jazeera va dans ce sens. Le discours est: «Si vous voulez être crédible pour le ‘day after’, il ne faut pas vous conduire comme Daech. On sait que vous ne supportez pas les chiites, que vous les considérez comme des hérétiques, mais retenez-vous. En tant que capteurs ‘reconnus’ et ‘légitimes’, vous rompez avec al-Qaïda officiellement, etc.». D’autant plus que Joulani est syrien, donc pourquoi pas, ça peut passer.

Comment se répartit la population en Syrie?
Il resterait à peu près 18 millions d’habitants en Syrie, 5 millions étant à l’étranger. Sur ces 18 millions d’habitants, on a environ 7,5 millions de déplacés au sein du territoire. Plus de la moitié seraient réfugiés dans les zones du régime. Si on prend les chiffres de 2011, on peut avoir l’illusion qu’on a 50% de la population syrienne qui est sous contrôle rebelle. Mais du fait des mouvements de population, il s’avère que la zone gouvernementale, aujourd’hui, doit avoir au minimum 60% de la population syrienne. La zone tenue par l’EI est peu peuplée, à part autour de l’Euphrate. Si Daech tient 40 à 50% du territoire syrien, il a essentiellement la steppe, donc pas grand monde. J’avais estimé entre 10 et 15% de la population sous contrôle de Daech. La zone tenue par al-Nosra et les autres rebelles représente à peu près 20% de la population syrienne. Les Kurdes représentent entre 5 et 10% de celle-ci.

Le réservoir de conscrits se tarit, le moral de l’armée régulière est au plus bas…
Au sein de l’armée, il y a une rébellion contre la stratégie un peu statique consistant à garder certaines bases à tout prix. En revanche, pour aller se battre avec le colonel syrien Nimr, avec le Hezbollah, qui attaque, il y a du vivier. Il y a aussi ceux qui ne veulent pas se battre en dehors de leur village ou de leur région. Face à la menace, il y a une combativité qui reste quand même dans les rangs de l’armée, malgré les revers. Le vivier n’était pas énorme, puisque le régime comptait essentiellement sur les alaouites et les autres minorités. Après quatre ans de combats, les sunnites qui sont restés dans l’armée sont loyaux envers le régime. Depuis deux ans, on n’a plus entendu parler de grosse vague de désertion.

Propos recueillis par Jenny Saleh








 

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Éditorial
Idées berceuses

La réunion entre Michel Aoun et Samir Geagea était prévisible, après six mois de discussions entre leurs représentants respectifs et, surtout, en raison des conseils prodigués par le Vatican. Elle casse l’angoissante routine dans laquelle se complaisait la vie politique libanaise. Sur un plan strictement chrétien, la rencontre Aoun-Geagea peut contribuer à solder un passif vieux de 25 ans entre les deux hommes, et, par conséquent, à apaiser les tensions latentes au sein de la communauté. A condition, bien entendu, que cette démarche ne reste pas orpheline et fasse l’objet d’un suivi assidu, à travers des initiatives au niveau de la base populaire des deux grands partis chrétiens. Les sceptiques dans les deux camps sont nombreux et ne croient pas au sérieux de cette réconciliation. Pour la renforcer, il faut prouver qu’ils ont tort.La réconciliation personnelle entre Michel Aoun et Samir Geagea est certes importante mais elle n’est pas suffisante, car les deux hommes ne représentent pas uniquement leur auguste personne, mais deux projets politiques, qui s’opposent sur plusieurs points. Pour qu’elle soit solide et durable, l’entente doit donc comporter un volet politique. Le fait d’avoir signé une déclaration d’intentions est la preuve d’une volonté commune d’aller au-delà de la dimension personnelle de la relation. L’accord conclu entre les deux partis comporte des principes généraux, qui expriment effectivement les appréhensions des chrétiens. Mais ils ne dépassent pas le cadre d’idées, qu’il faut maintenant essayer de traduire en mesures concrètes afin d’initier un réel changement. Or, c’est là que le bât blesse. Car pour transformer en actes certaines des idées formulées, des réformes importantes sont nécessaires, ce qui déplaît fortement aux alliés respectifs des deux leaders chrétiens. Prenons par exemple l’accord sur la nécessité d’élire un président «fort» et «représentatif» au sein de sa communauté. En évoquant la question de l’élection présidentielle au Liban devant la délégation libanaise conduite par Tammam Salam, le roi Salmane d’Arabie saoudite a énuméré des critères qui s’appliquent plus à un président consensuel que représentatif. Les deux candidats «forts», à savoir Michel Aoun et Samir Geagea, sont donc exclus d’emblée de la course.L’attitude des deux partis chrétiens vis-à-vis de la bataille des jurds de Ersal pourrait être une autre source de problème entre eux s’ils ne parviennent pas à gérer la question avec doigté. Michel Aoun estime prioritaire l’éradication des groupes terroristes, qui occupent quelque 400 kilomètres carrés du territoire national dans cette région. Il appuie le Hezbollah dans sa stratégie, y compris la décision du parti de mener lui-même la bataille si l’Armée libanaise n’obtient pas le feu vert du gouvernement. Samir Geagea, quant à lui, refuse d’accorder une quelconque couverture au Hezbollah et estime que seule l’armée est habilitée à défendre les frontières du pays. Toutefois, le Courant du futur, avec derrière l’Arabie saoudite, ne semble pas pressé d’enlever cette épine «jihadiste» du pied du Hezbollah et du gouvernement syrien.On peut égrener comme cela, pendant des heures, les sujets qui séparent Michel Aoun et Samir Geagea, pour des raisons de politique locale ou à cause de leur positionnement régional.Il en ressort que la rencontre entre les deux hommes est un développement nouveau, sans pour autant être un événement exceptionnel, susceptible d’initier des dynamiques inattendues. Sauf si les deux partis sont prêts à tourner le dos à leurs alliés… ce qui est fort improbable dans cette vie, comme dans l’au-delà.


 Paul Khalifeh
   
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