Magazine Le Mensuel

Nº 2853 du vendredi 13 juillet 2012

HORIZONS

La Maison bleue. La tradition ne se perd pas

A quelques pas de l’escalier Saint-Nicolas sur la rue de Gemmayzé, un portail cache une verdure qui ne manque pas d’intriguer. Le sésame ouvre les portes d’une somptueuse villa traditionnelle à façade bleue devant  Magazine. La vie d’une maison étroitement liée au destin d’une famille nous est alors contée par les différentes générations des Dagher. 

«Papa, elle est tellement grande l’histoire de la maison?», questionne Théa, la cadette de la famille. Originaire du Hauran, en Syrie, la famille Dagher arrive à Beyrouth en 1670. «Ils commencent par habiter le vieux centre-ville dans le quartier des tavernes de Souq al-Khamamir, précise Leila Salameh Kamel dans son livre Un quartier de Beyrouth: Saint-Nicolas. Dans ce qui reste de la maison, un des descendants retrouvera une icône sur laquelle est gravé le nom de Ncoula Dagher». Ce dernier achète un terrain à Gemmayzé, où son arrière-petit-fils, le prêtre Boutros, y construira une petite habitation, au début des années 1800, qui servira de base à l’actuelle maison des Dagher. «L’histoire raconte qu’il avait édifié dans sa propriété une église sans l’autorisation du patriarcat, mentionne Fadlallah Dagher, cinq générations plus tard. Je croyais que c’était une légende jusqu’à ce qu’en rénovant la maison, je retrouve le rodoir d’une cloche».
L’habitation est transformée, quelques décennies plus tard, en atelier de tissage par Nicolas Dagher, petit-fils du Père Boutros et arrière grand-père de Fadlallah, dont le portrait, peint à l’huile par Khalil Saliby, trône dans l’actuel salon du rez-de-chaussée. Des mûriers, dont certains persistent encore aujourd’hui dans le jardin, servaient à nourrir les vers à soie. Deux de ses frères, fondent, quant à eux, une banque en Egypte. A leur retour, ayant accumulé une assez grande fortune, les frères Dagher achèvent la construction de la maison de Gemmayzé, notamment en élaborant le deuxième étage que l’un des frères, Boutros, va occuper, laissant à Nicolas le rez-de-chaussée.
«A l’époque, tout se construisait par étapes, explique Renée, la mère de Fadlallah. Ils commençaient par une chambre, puis une cuisine, un salon et au fur et à mesure, ils agrandissaient la maison».

Le style libanais
La demeure est une fière représentante de ce que l’on appelle le style libanais. Une architecture qui remonte à la deuxième moitié du XIXe siècle, d’influence vénitienne avec ses fameuses arcades aux trois arches sur le côté nord. «Les pièces de vie et de sommeil sont organisées autour d’un hall central, détaille Fadlallah, architecte de profession et adepte de rénovation des vieilles demeures. Il faut distinguer deux parties: le salon ottoman salamlek, où l’on reçoit les hommes, et leharemlek,réservé aux femmes et à la vie familiale. La cuisine voûtée, en pierre pour éviter les incendies, est toujours située du côté sud-est, puisque les vents venaient du sud-ouest. En 1950, mon père Ferdinand a réhabilité la maison, transformant, entre autres, le hall d’entrée en salle de bains. Autrefois, il n’y avait qu’un WC turc. Pour se laver, la famille partait aux hammams du centre-ville».
Boutros Dagher était un homme prospère, banquier et présidait la municipalité de Beyrouth-Est. «A son époque, il y avait une grande convivialité, raconte Nadia Matta, tante de Fadlallah et petite-fille de Nicolas. Selon ma mère, ils aimaient inviter beaucoup de monde. Tous les jours, la table de marbre blanc était dressée devant la pergola. Ils recevaient toutes les personnalités, les gens du quartier, leur porte était grande ouverte. Il y a d’ailleurs une rue qui porte son nom à côté de la maison». D’après la mère de Renée, lorsque que Boutros est décédé, du sable avait été disposé au sol sur le trajet de la maison jusqu’au cimetière de Mar Mitr.

Les souvenirs se bousculent
Au bout de quelques instants, les souvenirs reviennent. «Il y avait autrefois des calèches, continue Renée. On retrouve d’ailleurs les crochets pour attacher les chevaux dans notre propriété». «Les calèches permettaient aux femmes de tromper en cachette leurs maris confie, amusée, Nadia. Elles portaient une voilette et se rendaient à leur rendez-vous». «Les femmes, au début du XXe siècle, étaient très légères, rebondit sa belle-sœur. Elles aimaient la vie, mais finalement, on les reconnaissait derrière leur voile». De la calèche à la voiture, il n’y a qu’un pas à une nouvelle anecdote croustillante. «Il faut savoir que Boutros Dagher aurait été l’une des trois premières personnes à posséder une voiture, raconte Fadlallah. La rumeur dit qu’elle n’a jamais démarré. Boutros aurait rempli le réservoir non pas d’essence mais d’eau».
«De son temps, quelques gazelles exquises, petites et tachetés gambadaient dans le jardin, reprend Nadia. Apparemment, il y avait aussi de superbes paons. Le jardin n’était pas comme aujourd’hui, il était plus grand. Il y avait plein d’arbres fruitiers, des orangers, des citronniers, des mûriers». Mais plus encore, des dattiers, néfliers, des plantes odorantes comme le jasmin, le jacaranda avec ses fleurs mauves, le frangipanier, typique des jardins d’alors, qui a vu grandir toutes les générations de la famille. «Quand Boutros est décédé, n’ayant pas d’enfants, sa sœur Zarifé a habité le second étage puis mon oncle Philippe s’y est installé», poursuit Nadia.
Le grand-père de Fadlallah était également banquier en Egypte. Affecté par la crise financière de 1929, il revient au Liban où il décède en 1934, laissant la maison à ses enfants parmi lesquels figurent Nadia et Ferdinand, le père de Fadlallah. «Je suis restée avec mes frères, continue Nadia. Je ne voulais pas les laisser. Je suis encore aujourd’hui très attachée à cette maison. J’y ai vécu toute mon enfance».

Des parfums du passé
Au fur et à mesure des mariages de la fratrie, il ne restait que deux frères célibataires dans la villa, dont Pierre, ancien ministre au Plan. «Quand j’étais enfant, se souvient Fadlallah, entassés à sept dans la coccinelle de mon père, nous rendions tous les dimanches visite à nos oncles. En arrivant à Gemmayzé, la première chose qui nous frappait était cette odeur forte de friture émanant des vendeurs de falafel du début de la rue. Même le dimanche, la rue grouillait de monde. Une odeur d’arak et un parfum d’anis étaient également dans l’air». Sur l’actuel parking de la propriété, se dressaient depuis les années 30 les usines de arak Kazan, aujourd’hui disparues. «Mais nous n’aimions pas venir, ajoute Fadlo. L’ambiance n’était pas très agréable, plutôt austère».
«La maison, tenue par deux hommes, était grise et  déprimante, confirme Renée. Elle s’est éclairée et améliorée grâce à Fadlo. Autrefois, les fauteuils étaient placés tout autour du salon et seules les tables étaient au centre, purement décoratives, en dessous du lustre. Une atmosphère de satin, couleur or, avec des pompons».
Des deux oncles, Pierre décède le dernier en 1976. A cette date, le père de Fadlallah s’installe avec sa famille au rez-de-chaussée de la maison. Pendant la guerre, les obus n’ont pas épargné la propriété, tombant sans distinction sur la demeure ou dans le jardin, où l’on aperçoit encore quelques traces, notamment sur l’ancien sycomore, le fameux Gemmayzé, planté par son père. Depuis, l’architecte n’a plus quitté la propriété. Ses quatre frères et sœurs étant partis à l’étranger, il se définit comme «le gardien du temple». Quant au second étage, la famille Dagher le loue. «Ça me touche beaucoup que l’histoire de ma famille soit liée à ce lieu, explique Fadlallah Dagher. J’aime savoir où sont mes racines. Dans la famille, nous sommes tous d’accord pour ne pas vendre, bien conscients de sa qualité architecturale, de son importance historique et de sa valeur sentimentale pour nous. Les travaux que nous faisons aujourd’hui vont la faire vivre encore 100 ans».
Et la dernière génération est prête à relever le défi. «Il n’y a plus de maison comme la nôtre. Bien sûr, si la question se pose, je la garde et  je la rénove, assure Yasmine, fille aînée de Fadlallah. Quant aux anciennes générations, installées autour d’un jeu de cartes hebdomadaire, elles ne décolèrent pas devant la destruction du paysage architectural du quartier. «Je suis nostalgique, s’exclame Renée. On étouffe, on ne respire plus, on ne reconnaît plus notre chemin. Qu’est-ce que c’est aujourd’hui Achrafié? Y a-t-il un plan d’urbanisation? Personne ne fait rien pour sauvegarder notre patrimoine libanais». Des mots qui résonnent dans les propos de son amie Marie. «C’est un massacre, lance-t-elle. A chaque fois qu’une maison disparaît, c’est une honte».

Delphine Darmency

 

Gemmayzé ou la voie romaine
«Mon père me racontait qu’enfant, il faisait des fouilles archéologiques dans le jardin. Il avait trouvé des lampes à huiles, des poteries, des bases de colonnes romaines, deux chapiteaux, encore présents dans le jardin, raconte Fadlallah Dagher. Il me disait que, quand la rue avait subi des travaux, il y avait distingué des colonnes romaines». Effectivement, la rue de Gemmayzé était l’ancienne voie romaine menant à Tripoli. Juste en face de la propriété des restes antiques, dont quelques mosaïques sont d’ailleurs en train d’être bichonnés sous des tentes.

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