Magazine Le Mensuel

Nº 2882 du vendredi 1er février 2013

Talent

Mouton de Zeina Abirached. Quand l’enfant réveille l’adulte

La dernière bande dessinée de Zeina Abirached, Mouton, s’inscrit comme une parenthèse rafraîchissante dans le parcours de la dessinatrice, puisqu’elle est destinée avant tout à un public jeune. Mais aussi à tous les adultes qui gardent l’enfant en eux.

-Tu sais, héberger un mouton sur sa tête n’est pas toujours commode.
-Et avoir une petite fille dans les pattes, tu crois que c’est drôle?
C’est la discussion qui s’instaure entre les deux personnages de la dernière bande dessinée de Zeina Abirached. Une B.D. qui porte le titre de Mouton. Une B.D. jeunesse. Pour la première fois, la dessinatrice libanaise change de public, après Beyrouth catharsis, 38 Rue Youssef Semaani, Je me souviens, et Mourir Partir Revenir Le jeu des hirondelles.
Avec son dessin reconnaissable entre tous, ses mots enjoués et simples, son humour particulier, ses personnages en noir et blanc agrémentés cette fois d’un délicieux chatoiement de couleurs, ses onomatopées, son humour, Zeina raconte l’histoire d’une petite fille aux cheveux frisés qui essaie de dompter le mouton qu’elle porte sur la tête. Dans cette B.D. atypique qui contient essentiellement un dessin par page, Zeina glisse, à certains moments, quelques éléments didactiques telle la mention de plus de quinze genres de chapeaux différents, entre le canotier, la capeline, le béret…
L’aventure de Mouton a commencé en 2005, à l’arrivée de Zeina en France, quand elle s’inscrit aux Arts décoratifs de Paris à l’Ensad, en atelier d’images informatiques. Pour l’obtention de son diplôme, elle écrit cette histoire autobiographique qui devient un court métrage d’animation de trois minutes, en noir et blanc, disponible sur le site www.cambourakis.com/spip.php?article278
Le film tourne de festival en festival, avant d’être relégué dans les tiroirs, au moment où Zeina entame sa véritable carrière de bédéiste, en étroite collaboration avec les Editions Cambourakis. L’année dernière, Cambourakis la contacte; il monte une collection jeunesse et se demande si, précisément, elle aurait un tel projet dans ses tiroirs. Mouton refait peau neuve, s’adapte au papier, aux couleurs et à un jeune public. Et le voilà disponible dans les librairies locales, à l’adresse des enfants et des adultes qui gardent toujours leur part d’enfance.

Beyrouth toujours
Mis à part le fait de changer de public, de s’habituer à lire l’histoire à des enfants lors des différentes sessions de lancement de l’ouvrage dans les librairies françaises, Zeina a profité de ce projet pour souffler un peu, briser son rythme de vie et de travail, entre ses multiples projets en freelance, les ateliers de résidence auxquels elle participe, les ateliers de dessin qu’elle donne dans des collèges à Paris et dans la région parisienne et la préparation de sa 5e B.D. «Il est important d’avoir des rythmes différents. Quand on est sur un projet de long cours et soudain on s’interrompt pour réaliser un autre projet rafraîchissant et plus simple, c’est stimulant». Occasion justement d’évoquer les derniers développements de sa 5e B.D. en gestation. «Je crois que j’ai encore besoin de temps. Ce projet est très laborieux car il n’est plus autobiographique. Je parle d’un personnage qui a existé, que je n’ai pas connu, mais qui est très proche». Son arrière-grand-père, l’inventeur du piano oriental. Les mois s’écoulent entre le poids du mythe familial, la difficulté des recherches, les archives ayant brûlé pendant la guerre, la nécessité de retrouver la trace du personnage et de son invention… «J’ai mis beaucoup de temps pour comprendre que je ne vais pas pouvoir écrire une biographie, car je n’ai pas beaucoup de distance par rapport à lui. J’ai donc réécrit le scénario où il devient un personnage de fiction, ce qui me permettra d’inventer ce que je ne connais pas, tout en essayant de garder les éléments qui appartiennent à sa vie et son époque et en y mettant du mien également». Si la prochaine B.D. sera pour la première fois une fiction, elle se rapportera toujours, d’une manière ou d’une autre, à Beyrouth. «Oui, mais c’est le Beyrouth des années 60, le Beyrouth mythique de nos parents qu’on n’a pas connu. C’est pour cette raison que j’ai envie d’écrire cette histoire, pour comprendre, apaiser certaines choses». Cette fois, Zeina Abirached espère que le projet ne va pas tarder davantage à s’achever, puisqu’elle venait tout juste d’apprendre qu’elle a obtenu une bourse de résidence d’écriture, jusqu’en juin, qui va l’aider à pouvoir se focaliser exclusivement sur ce projet. Et nous, nous l’attendons!

Nayla Rached

 

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