Magazine Le Mensuel

Nº 2888 du vendredi 15 mars 2013

ACTUALITIÉS

Syrie. Censure et désinformation

En interdisant la presse libre et en sanctionnant les journalistes indépendants, le gouvernement syrien crée un vide médiatique qui facilite la manipulation et l’intoxication mises en œuvre par certains médias internationaux.

A la guerre qui fait rage en Syrie, se superpose une guerre des médias qui se traduit au niveau international par la désinformation de masse et le sensationnalisme. Cette intoxication est aggravée par les restrictions gouvernementales imposées aux journalistes syriens, sommés de ne pas dépasser certaines «lignes rouges», ce qui les réduit à de simples promoteurs de la rhétorique officielle. Les journalistes indépendants qui s’aventurent au-delà de ces limites préétablies sont systématiquement pénalisés.
Le cas de la journaliste syrienne Dima Nassif est particulièrement révélateur. Lors de la visite à Damas du patriarche maronite Béchara Raï, la correspondante de la chaîne panarabe al-Mayadeen avait déclaré en direct entendre le bruit d’affrontements, loin de l’église de la Croix sacrée, où se tenait la cérémonie d’intronisation du métropolite Youhanna X Yazigi, nouveau patriarche orthodoxe d’Antioche et de tout l’Orient. Les propos de la journaliste, qui n’avaient rien d’étonnant, ne semblaient pas du goût de certains responsables syriens et le lendemain, le Conseil national des médias syriens lui annonçait sa décision de suspendre son permis de travail.

Couverture équilibrée
L’interdiction d’antenne imposée par les autorités à son encontre a retenti dans les médias proche-orientaux (voir encadré), car elle était l’une des rares journalistes objectives et intègres, œuvrant sur le terrain dans le respect des sources et la vérification de l’information, ce qui fit grincer les dents aussi bien des autorités que des propagandistes de l’opposition et des magnats des médias internationaux. Dima Nassif a eu le mérite d’assurer à l’audience arabe une couverture équilibrée de la crise en Syrie à travers ses reportages sur le terrain. Elle opposa régulièrement des démentis aux fausses informations véhiculées par les agences de presse locales et internationales, ainsi que les chaînes saoudienne et qatarie, à travers ses témoignages en direct dans les différentes villes syriennes.
Ce que les responsables syriens n’auront pas compris, c’est qu’en écartant les journalistes comme Dima Nassif, ils créent un vide médiatique qui est immédiatement comblé par la propagande des chaînes de télévision du Golfe dont al-Jazeera et al-Arabiya, qui soutiennent les milices salafistes en Syrie.

La majorité silencieuse
Ces chaînes ainsi que les grandes agences de presse retransmettent par conséquent la rhétorique militante des journalistes amateurs qui figurent dans les rangs de l’opposition islamiste, dont les reportages sont repris sans que les sources et les informations ne soient vérifiées. Ils passent sous silence l’idéologie religieuse qui anime la plupart des rebelles, ainsi que les exactions commises dans les zones qu’ils dominent. Enfin, ils ignorent complètement l’opposition interne laïque et ceux qu’on appelle en Syrie la majorité silencieuse, qui rejettent la militarisation autant du côté du pouvoir que de l’opposition.
L’un des principaux bénéficiaires de la censure est l’«Observatoire syrien des droits de l’homme», dirigé par un certain Rami Abdel- Rahman. Cet office autoproclamé à Londres est devenu en l’espace de quelques mois l’une des sources par excellence de la presse internationale. Il fournit depuis près de deux ans des informations et chiffres qui sont relayés systématiquement par les médias, sans que le moindre travail de vérification ne soit fourni. Les informations qui s’avèrent souvent fausses sur le terrain, sont en quelques heures véhiculées par des centaines de chaînes, de journaux et de sites de presse, dans un contexte où les puissances occidentales et les monarchies du Golfe encouragent ouvertement la militarisation du conflit en Syrie et l’armement des différentes milices rebelles.
L’intellectuel américain Noam Chomsky ne mâche pas ses mots lorsqu’il affirme que «la propagande est à la démocratie ce que la violence est à la dictature».

Talal el-Atrache
 

Réactions de la presse
L’interdiction d’antenne imposée à Dima Nassif a été critiquée par la presse syro-libanaise. Le chef de la rédaction de la chaîne al-Mayadeen, Sami Kleib, cité par le quotidien as-Safir, a salué «l’objectivité» de Dima Nassif et de ses collègues, qui «mettent leur vie en danger afin d’assurer une couverture objective de la crise en Syrie». De son côté, le site de l’opposant communiste Nizar Nayyouf accusait explicitement la responsable médiatique du palais présidentiel, Luna Chebel, d’avoir provoqué cet incident à des fins personnelles. «La journaliste Dima Nassif paie le prix de son professionnalisme», titrait pour sa part le journal al-Akhbar, d’habitude enclin à défendre le gouvernement syrien.

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