Magazine Le Mensuel

Nº 2890 du vendredi 29 mars 2013

Spectacle

Champlain sur scène. «L’art qui vaut toute la musique du monde»

Le 5 avril prochain, le groupe libanais Champlain, d’influence québécoise, compte bien régaler le public du Palais des Congrès de Dbayé, avec ses Petites histoires. Ces musiciens atypiques, qui ont toujours joué de leur différence, manient le verbe et la note au diapason, dans des chansons francophones à texte, à découvrir sans plus tarder.  

Champlain, c’est l’histoire de deux amoureux du Québec et de la chanson, Fouad Maroun et Eid Eid. Après avoir passé cinq ans à Montréal, où ils se sont fréquentés à travers le même cercle d’amis, ce n’est qu’une fois de retour au Liban que les deux compères se rapprochent à en devenir inséparables.
Le Québec dans la peau et un tant soit peu dans l’élocution (encore aujourd’hui), ils décident, il y a quelques années, de pousser la chansonnette ensemble dans leur salon. «La vie universitaire à Montréal nous avait permis de découvrir les bars à chansonniers, symboles de la culture québécoise, raconte Eid. Ces derniers nous ont complètement séduits, de par leurs beaux textes et leur musique. Nous en sommes devenus leurs apôtres».
Le groupe se forme en octobre 1995 et choisit de s’appeler Champlain en hommage à Samuel de Champlain, figure historique du Québec, mais surtout en clin d’œil au pont éponyme à Montréal où ils durent plus d’une fois braver un trafic monstre. «Et puis, si l’on cherche dans le quatorzième degré, on trouve un jeu de mots avec le chant plein», s’amusent-ils à noter.
Fouad Maroun, habitué à la scène depuis son adolescence, entraîne dans sa fougue son partenaire de chant. «J’étais un grand timide, confirme Eid. La transformation a été drastique. Lors de nos premières représentations, j’étais raide comme un balai, Fouad, lui, balayait la scène par son aisance, plaisante-t-il. A cause du stress, je voulais que le monde se termine, j’arrêtais de respirer. Et puis une fois que l’on est vacciné, ça vous rentre dans la peau». Le groupe s’agrandit lorsque Basile Chouéri les aperçoit lors d’un passage télévisé et les contacte pour faire partie de l’aventure. Parallèlement, Fouad Maroun dépêche Carole Wakim de la chorale de Saint-Joseph. Le nouveau quatuor s’adonne alors à la polyphonie, un style musical pourtant peu ordinaire au Liban.

«Nous voulions être différents, souligne Fouad, et ne pas copier ce que les autres faisaient». Une ligne de conduite qui n’a pas bougé d’un pouce au cours de l’évolution du groupe. Depuis sa création, pas moins de vingt membres ont fait partie de la «confrérie» des Champlain, la différence toujours en mot d’ordre. «Nous sommes passés d’un quatuor polyphonique à un groupe libanais d’influence québécoise qui écrit des chansons en français», décrit Eid. «Il fallait oser le faire et y aller à fond», complète Maroun.
La version 3.0 de Champlain se décline au chant avec les deux fondateurs, Anne-Sophie Assi et Anthony Touma, actuel candidat à l’émission française The Voice. Côté instrumental, on retrouve Walid Sarrouh à la basse, Jack Boutros à la guitare, Elias Kateb aux claviers, Roy Khoury aux percussions et Tony Ghanem à la keytar (une savante fusion entre la guitare et le clavier).
Les textes sont eux élaborés par la plume affûtée de Eid et «personne n’ose y redire», note-t-il avec humour. «L’inspiration me vient n’importe quand, en conduisant ou en prenant ma douche. Elle part souvent d’une image, d’un déclic, d’une rime ou d’une idée et le texte se construit au fur et à mesure. C’est très rapide, ça peut prendre deux ou trois jours». Eid Eid nous conte des «petites histoires», titre d’ailleurs de leur prochain concert le 5 avril. Se défendant d’être un poète, – terme trop prétentieux à son humble avis-, sa verve est pourtant digne des plus grands magiciens du mot et ses textes, toujours justes, ont de quoi prêter l’oreille. Imprégnés de la vie quotidienne, ils traitent de petits riens et surtout de tout le reste, de l’amitié, de l’amour, du Liban, de l’injustice, du Canada et de bien d’autres choses. Inutile de retenir l’envie d’en citer quelques passages, le maître se prêtant au jeu avec simplicité. Alors que le Liban est en proie aux bombardements de la guerre de juillet 2006, la vision de Condoleezza Rice, à ce moment secrétaire d’Etat américaine, jouant au piano au cours de l’un de ses déplacements, inspire à Eid une chanson. «Le Maître du monde est un musicien / Orchestre le monde et le fait sien / Quand les Stalines sont à leurs orgues / Que les Nérons sont à leurs luths / Quand les villes deviennent des morgues / Et brûlent enfin après la lutte / Lui, d’après ce qu’on dit [Condi], est au piano».

Son écriture, il la peaufine depuis le lycée, qu’il dédie inlassablement à la chanson. «A l’école, c’était déjà un crac», confirme Fouad, ajoutant pour camoufler son hommage, que «tous les membres du groupe sont des gens doués». «J’ai toujours en écrivant une certaine mélodie en tête, permettant au texte d’être cadencé et rythmé, poursuit Eid. Mais je ne le dis à personne. Mon moment de prédilection est de voir comment le compositeur a mis en musique le texte et c’est très souvent bien différent».
Car si Fouad se chargeait à leurs débuts de la mélodie, depuis l’arrivée des musiciens, c’est Eid qui décide lequel d’entre eux, à tour de rôle, instrumentalisera la chanson. «Ça nous donne des genres musicaux très différents, affirme Fouad. De fait, nous n’avons pas de genre précis, notre registre fluctue du blues à la valse en passant par des ballades fredonnées». Et si les grandes décisions sont prises par les compositeurs en titre, les arrangements finaux se font en groupe. «Nous discutons beaucoup», déclare Eid. «Pour discuter, on en discute», insiste Fouad, taquin. Les deux amis notent d’ailleurs que certains de leurs morceaux évoluent au fil du temps à ne plus les reconnaître. «Le groupe est vivant, avance Fouad. Chacun de nos membres enrichit Champlain par sa touche personnelle, et ainsi notre musique évolue en fonction de nos différents musiciens».
Alors, si Anthony Touma ne sera pas présent physiquement lors de leur future représentation au Palais des Congrès de Dbayé, sa touche créative planera dans l’atmosphère d’une soirée qui s’avère d’ores et déjà prometteuse. Au cours de cet unique concert, la sonorité proposée devrait atteindre la perfection pour permettre au groupe d’enregistrer, en live, son deuxième album. Et si «la chanson francophone n’est plus vraiment la tasse de thé des Libanais», comme l’avouent les deux acolytes, le groupe Champlain mettra toute son énergie pour démontrer que son art vaut bien toute la musique commerciale du monde.

Delphine Darmency
 

Les Petites histoires
Les Petites histoires… du groupe Champlain sont à écouter au Palais des Congrès de Dbayé pour une représentation unique, le 5 avril prochain, à 20h30. Les billets sont en vente au Virgin Megastore. Le bénéfice de la soirée sera reversé à l’association Include, dédiée à l’insertion dans la société des personnes à besoins spécifiques. Le groupe sera, d’autre part, certainement présent pour la fête de la Musique, le 21 juin prochain.
Pour plus d’informations: www.facebook.com/legroupechamplain

 



Quimeras de Paco Peña
Al-Bustan en mode flamenco

Dans le cadre du Festival al-Bustan, la compagnie Paco Peña a présenté, les 20, 21 et 22 mars, à l’auditorium Emile Boustani, le spectacle Quimeras. Quand le flamenco s’oppose à la musique africaine avant de fusionner en toute harmonie. L’humanité dans ce qu’elle a de plus universel…

Deux heures d’évasion en dehors du temps, dans un espace suspendu entre l’Espagne et les dunes du Sahara, entre le flamenco et l’esprit africain, entre un ondoiement de mouvements et un tourbillon de couleurs qui s’emmêlent, se croisent et se décroisent. Deux heures de souffle coupé, d’attention suspendue à chaque geste, à chaque note. Musique flamenco et musique africaine, deux genres qui suscitent une kyrielle de sensations passionnelles, tellement passionnelles qu’elles épousent le merveilleux et le sublime.
Entrée en musique aux sons d’une guitare acoustique, celle de Paco Peña lui-même, assis dans une semi-pénombre avant que danseurs, musiciens et chanteurs n’investissent la scène. D’un côté les musiciens espagnols, guitares et cajun, de l’autre les percussions africaines. Deux genres musicaux que rien ne rassemble de prime abord et qui, d’un coup, se fondent l’un dans l’autre et vous prennent par surprise et par envoûtement.
Puissance et force. Elégance, sobriété et pureté. Autant du côté espagnol que du côté africain, autant chez les femmes que les hommes. Les danseurs du flamenco, corps élancés et tendus, valse suggestive et typique des mains, mollets et chevilles contractés, talons qui claquent et ondoiement des hanches, mettent tous vos sens en branle. Les danseurs africains eux se lancent en des bonds d’une telle souplesse, fendant l’air en de magnifiques arabesques, s’assimilant tantôt à la sensualité du mouvement, tantôt à un rituel presque initiatique. Et les deux s’intiment respectivement le silence, se pourchassent, s’affrontent ou s’invitent à aller au-delà des possibles.
Avant la beauté artistique du spectacle, il y a les coulisses de la création. Et Quimeras est avant tout un pamphlet politique. C’est dans cette approche que Paco Peña l’a conçu, préoccupé qu’il est par la manière dont les migrants africains sont traités en Europe. Quimeras, chimères. Telles les chimères, les illusions que se forgent ces migrants africains avant leur fuite en Europe. Telles ces illusions aussitôt désillusionnées à leur arrivée. Parce que dans la réalité, la différence est perçue au premier abord comme un danger, une menace. L’autre reste avant tout l’autre, avant que ne germe la possibilité d’une altérité acceptée, avant que l’autre ne devienne un reflet de soi, malgré ses différences, en raison de ses différences.
Et c’est ce que mettent en scène danseurs, musiciens et chanteurs de la Compagnie Paco Peña et leurs collègues ghanéens et nigérians. Sur une musique tantôt sensuelle ou langoureuse, tantôt endiablée ou sereine, fuse le discours d’un immigrant africain contant les privations et les souffrances qui l’ont mené à quitter son pays, en quête d’une meilleure vie. Dans un deuxième d’une éloquence foudroyante recréant le contexte d’un restaurant espagnol, patrons ibériques et serveurs africains se côtoient, se font face et s’affrontent en danse. Un duel qui se transforme aussitôt en reconnaissance de l’autre, quand danseur africain et danseur espagnol, pieds nus tous les deux, se réconcilient par des mouvements de danse qui s’apprennent respectivement. Et c’est au tour de la scène finale qui fait ondoyer tous les danseurs en un tableau où les dissemblances se fondent et se confondent en une même entité diversifiée. Sous un torrent d’applaudissements, la troupe fait sa révérence, ravie et souriante.

Nayla Rached
 

Ma colocataire est encore une garce
Après le succès de Mon colocataire est une garce, le théâtre Monnot accueille, du 1er au 4 avril, à 20h30, la pièce Ma colocataire est encore une garce écrite par Fabrice Blind et Michel Delgado, mise en scène par Anne Roumanoff et interprétée par Fabrice Blind, Tania Assi et Olivier Sir John. Hubert Chataigneau, célibataire de 40 ans, naïf et sympathique, hérite d’un appartement parisien que la locatrice actuelle, la belle et manipulatrice Sacha, n’est pas prête à quitter. C’est que cet appartement, où elle vit avec son fiancé macho et narcissique qu’elle fait passer pour son frère, donne sur une vue idéale… trois distributeurs automatiques. Les péripéties commencent alors pour Hubert, emmêlant quiproquos, arnaques et rebondissements…
Billets en vente à la Librairie Antoine et au guichet.

 


 

Les Années Bonheur II
Tous à l’unisson

La deuxième édition des Années Bonheur, organisée par le We Group, a enchanté les Libanais, venus très nombreux au Biel, le 20 du mois. Plus de deux heures de variété française ou l’équivalent d’un flash-back vers les années 70-80 et 90.

Ils sont venus par centaines, les Libanais, en couple, en famille, en groupe d’amis, pour prendre part à l’un des concerts francophones les plus attendus cette année: Les Années Bonheur II, ou d’une certaine manière, la renaissance de la variété française des années 70-80 et 90. C’est que nous les connaissons par cœur ces chansons-là, ces tubes de nos années bonheur, de nos années de guerre malgré tout, nous les avons fredonnés, entonnés et criés avec les chanteurs sur la scène du Biel, ce mercredi 20 mars: Un seul enfant de toi, Avant de nous dire adieu, Haut les mains, Voyage, Voyage, Si la vie est un cadeau, T’es Ok, Kolé Séré, La chica de Cuba, Tour d’ivoire, Romantique avec toi… Nostalgie, quand tu nous tiens, eh bien, nous nous déchaînons. Et c’était justement deux heures trente de tubes enchaînés, avec des musiciens déchaînés et un public encore plus déchaîné.
Jeane Manson, Alain Delorme, Phil Barney, Philippe Lavil, Ottawan, Luigi Verderame, Corinne Hermès, Desireless, Herbert Leonard: ils sont tous venus au Liban pour cette deuxième édition des Années Bonheur, organisée par le We Group. Et c’est à nouveau le succès! Un succès attendu, vécu et revécu. Des deux côtés de la salle. Voilà Phil Barney qui lance un «je vous aime» à son public libanais. Un public qui le lui rend bien quand, à son arrivée sur scène, il est accueilli par des cris de joie; quand, à l’unisson, l’audience entonne le texte de son célèbre hit, Un seul enfant de toi.
Le succès de ces chanteurs francophones ne tarit pas auprès des Libanais, heureux de revivre en direct cette partie de leur passé, d’effectuer en chanson une sorte de voyage dans le temps, quand la variété française rimait avec bonheur, rythme entraînant, insouciance parfois, légèreté souvent et des paroles qu’on ne cesse de fredonner, de génération en génération. Un succès d’autant plus marquant que cette soirée coïncidait avec la fête du printemps et surtout la fête des Mères. Et c’est un bel hommage qui est rendu à toutes les mamans libanaises présentes dans la salle, quand Luigi Verderame leur dédie son tube Une maman et ses simples paroles qui vont droit au cœur: «Une maman / C’est la tendresse / Une maman / Quelle richesse / Le plus bel amour / Qui existe / Un grand bonheur / Qui remplit le cœur». Et clou de la soirée, l’invité surprise, l’invité d’honneur n’est autre qu’Anthony Touma, le talent libanais de l’émission française The Voice, promu au rang de star libanaise en l’espace de quelques jours.
Les Années Bonheur, édition 2013, s’est avérée être une très belle réussite, à l’instar de la première édition en 2012, en attendant peut-être l’an prochain, Les Années Bonheur III!

Nayla Rached

 

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