Magazine Le Mensuel

Nº 2909 du vendredi 9 août 2013

Presse étrangère

Un œil un peu différent sur le Liban

Cette semaine, dans le flot des analyses grandiloquentes et des reportages en profondeur, la presse régionale et internationale regarde l’actualité sous un angle un peu différent.

Le Monde
Dans Le Monde, un reportage sur les réfugiés syriens de Halba.
Dans l’étroite pièce qui tient lieu de maison à Rabih et à sa famille, tout sent le provisoire: le mobilier de fortune, la nudité des murs à l’exception des dessins des enfants. Réfugié depuis quelques mois dans les environs de Halba, une région vallonnée du nord du Liban, ce Syrien a longtemps cru que son exil n’était que temporaire.
Mais aujourd’hui, mardi 30 juillet, le natif de Tall Kalakh, bourgade frontalière reprise par le régime de Bachar el-Assad fin juin, est catégorique: l’éloignement va durer. «La province d’Homs semble perdue. Les rebelles ne cessent d’être défaits», constate d’un ton amer ce chauffeur. Dans la troisième ville de Syrie, le bastion insurgé de Khaldiyé a été repris par l’armée syrienne et le Hezbollah, et seul le cœur de la vieille ville échappe encore aux troupes loyalistes.
«Bien sûr, on suit avec fébrilité l’avancée de l’Armée syrienne libre (ASL) dans le nord ou dans le sud de la Syrie. Mais pour nous, habitants de la zone frontalière avec le Liban que le régime s’acharne à sécuriser, tout semble compromis. Qui nous ramènera nos terres? La rébellion semble dépassée et on ne peut pas compter sur l’opposition extérieure», se plaint Rabih. L’un de ses frères est porté disparu en Syrie, l’autre combat avec la rébellion.

 

Al-Hayat
Voici comment cette semaine al-Hayat analyse la situation du pays dans la période actuelle, en rappelant quelques fondamentaux.
Le Liban est le pays des marchandages politiques et ce sont ces marchandages entre les «constituants» du pays qui ont permis la création de l’Etat libanais. Tout accord entre deux communautés oblige la troisième à accepter la réalité. Tout changement démographique au sein d’une communauté perturbe l’équilibre. Les mêmes communautés sont liées à des puissances étrangères, proches et lointaines, régionales et internationales, et lorsque les parrains se querellent, le Liban est au fond de l’abîme. Rappelons d’ailleurs que les Libanais n’ont commencé à s’élever contre la tutelle syrienne qu’à partir du moment où les Etats-Unis ont décidé de lever leur couverture.
Tout au long de la phase du moment, le président de la République a essayé de rester «neutre». Il a appelé au dialogue pour s’entendre sur une stratégie de défense. Les participants au dialogue et leurs commanditaires l’ont fait échouer. La formule de l’armée, le peuple et la Résistance est devenue caduque. Elle ne s’applique plus, ni au niveau national ni au niveau international. C’est ce que le président Michel Sleiman a finalement décidé. Prétexte, la participation du Hezbollah dans la guerre en Syrie qui lui a fait perdre sa caractéristique de résistance. Le fait de la question est que celle des armes légales et illégales n’est pas nouvelle.

Le Nouvel Observateur
Dans une grande interview dans Le Nouvel Observateur, Ghassan Salamé livre une analyse originale de la situation du pays.
On ne va pas nécessairement vers une aggravation du chaos. On a pu penser que le Liban était fragile au point que quelques mois de guerre civile en Syrie feraient exploser le pays. Mais j’ai eu l’heureuse surprise de découvrir qu’il y avait des phénomènes d’absorption de chocs, notamment dans les sociétés qui étaient déjà passées par les affres de la guerre civile, qui en avaient gardé un souvenir cuisant et qui, sans être entièrement immunisées, manifestent néanmoins des traits de résilience inattendue. Il n’y a pas que les émotions en politique, il y a aussi les intérêts, et un Liban qui se maintient tant bien que mal n’est pas inutile pour les forces régionales.
Aujourd’hui, beaucoup d’acteurs ont besoin du système bancaire libanais, le régime de Damas autant que son opposition. Les deux parties ont aussi besoin de l’aéroport et des ports du Liban, sans parler de ses médias. Cela pousse les belligérants à ne pas vouloir forcément que le chaos emporte cet espace ouvert de contact avec le monde externe. C’est vrai qu’il y a au Liban des points de tension sanglante, notamment là où il y a une interpénétration des populations alaouites et sunnites dans le Nord, et sunnites et chiites à Beyrouth et dans le Sud. Mais il y a aussi une profonde résilience. Comme les belligérants peuvent se faire du mal en faisant du mal à l’autre, mon pays est une espèce d’oasis insoucieuse, très fragile, très vulnérable, qui peut effectivement exploser, mais qui a su jusqu’ici éviter le pire.

The Christian Science Monitor
The Christian Science Monitor titre cette semaine: Fuyant la Syrie, les Palestiniens ne trouvent que peu de soutien auprès de leurs frères libanais.
Chaque matin, les habitants de Aïn el-Heloué, le plus grand camp de réfugiés palestiniens du Liban, parcourent les offres d’emplois affichées sur des panneaux publicitaires. Les métiers qui recrutent, peintres et ouvriers de chantier. Dans les rangs des demandeurs d’emplois, des réfugiés palestiniens récemment arrivés de Syrie et ceux qui ont vécu au Liban depuis des décennies. L’augmentation du nombre de réfugiés venus de Syrie entraîne comme conséquence l’intensification de la concurrence interpalestinienne, une baisse des salaires, une augmentation des loyers et une aggravation des tensions dans le camp.
La communauté palestinienne au Liban a traversé de nombreux conflits, et les résidants du camp ont pris l’habitude d’accueillir des vagues de déplacés palestiniens. Mais seuls 7% des réfugiés palestiniens de Syrie ont un revenu régulier, et la quasi-totalité d’entre eux vivent dans des familles d’accueil – les Palestiniens au Liban – dont les perspectives d’emploi sont tout aussi lamentables.
En Syrie, ils avaient quasiment les mêmes droits que les citoyens du pays. Ce n’est pas le cas au Liban, où les réfugiés doivent se référer à l’Unrwa, qui administre les camps, fournit aide et protection. Rappelons qu’au Liban, les Palestiniens n’ont pas le droit de posséder de biens ou d’avoir plusieurs emplois.

The Washington Post
Récemment acheté par Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, The Washington Post explique que «les banques et la diaspora aident le Liban à surmonter la crise».
La vie politique du pays dérive vers le communautarisme et son économie est privée d’investissements, mais ses fonds souverains restent stables, les réserves de change se maintiennent et il n’y a pas de signe de dévaluation  de sa monnaie. Ce contraste frappant suggère que le pays pourrait réussir à éviter la crise économique qui s’est abattue sur les autres nations secouées par le Printemps arabe, même s’il souffre énormément des dégâts de la guerre civile en Syrie voisine. Une diaspora d’environ 14 millions de personnes, soit trois fois plus qu’en métropole, continue d’envoyer des milliards de dollars dans le pays chaque année.
Ceci gonfle les dépôts bancaires et permet aux banques libanaises de continuer à acheter la dette publique, ce qui signifie que le gouvernement peut augmenter les dépenses pour tenter d’apaiser les tensions sociales – et de maintenir un niveau minimum de stabilité politique nécessaire pour attirer davantage de fonds. Conséquence de la guerre en Syrie, une forte réduction des flux de capitaux vers le Liban. Les entrées nettes de capitaux privés ont diminué de 2,4 milliards de dollars l’année dernière après avoir atteint un sommet à 12 milliards de dollars en 2009; en 2013, le chiffre devrait s’élever à seulement 1,6 milliard de dollars.

Julien Abi Ramia

Le buteur
Al Shabab do Brasil
Le quotidien sportif algérien Le buteur nous parle d’al Shabab do Brasil, le premier club musulman d’Amérique du Sud, créé par des Libanais.
Nous sommes en 1952. La vie est difficile à Beyrouth pour la classe moyenne musulmane. Jeune adolescent, Saber Arradji se débrouille comme il peut pour grignoter quelques sous en faisant de petits boulots par-ci par-là tout en continuant à aller au collège. Une situation aléatoire qui ne pouvait plus continuer. Il prend donc la résolution d’émigrer. Où aller au lendemain de la guerre où tous les pays européens étaient en reconstruction? L’image vague d’un oncle paternel parti au lointain Brésil alors que Saber n’était qu’un petit garçon lui revint à l’esprit et il décida de lui envoyer une lettre. Deux mois après, il reçut une invitation chaleureuse de l’oncle «brésilien». Les larmes aux yeux, il fit ses valises pour entamer le très long voyage de son Beyrouth natal à Sao Paulo. Son but: travailler une dizaine d’années, ramasser le maximum d’argent et retourner au Liban pour monter une affaire. Plus d’un demi-siècle plus tard, Saber vit toujours à Sao Paulo, une ville qu’il a appris à aimer presque autant que Beyrouth.

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