Magazine Le Mensuel

Nº 2914 du vendredi 13 septembre 2013

à la Une

Maaloula. Ville martyre aux mains des islamistes

Depuis le 4 septembre, les chrétiens de Syrie, mais aussi du Liban, vivent dans la peur. En cause, la prise du village hautement symbolique de Maaloula, à quelques encablures de Damas, par des rebelles islamistes, dont une grande partie serait affiliée à al-Qaïda. Le tout dans l’indifférence d’une communauté internationale plus préoccupée par les armes chimiques que par les chrétiens d’Orient.
 

«Une tragédie». «Un massacre». Les mots ne semblent pas assez forts pour qualifier ce qui se passe dans le petit village chrétien de Maaloula, adossé à une falaise, à une cinquantaine de kilomètres de Damas. Alors que la cité jouissait d’une relative tranquillité, coincée entre les barrages de l’armée régulière à l’entrée de la ville, en contrebas, et les rebelles venus de Yabroud, installés à l’hôtel al-Safir, au haut de la falaise, depuis plus d’un an, elle se retrouve aujourd’hui prise entre deux feux.
Depuis le 4 septembre, les chrétiens de Syrie et d’ailleurs ne cachent plus leur inquiétude. Le village, qui recense jusqu’à 5 000 âmes durant la saison estivale, contre 3 000 le reste de l’année, est en effet passé en l’espace de quelques jours aux mains des rebelles, puis de l’armée régulière, avant de retomber dans le giron de centaines d’hommes armés affiliés aux franges les plus extrémistes de l’opposition syrienne.

 

Destruction des croix
A l’heure où nous écrivions, l’armée régulière du régime tentait encore, dans une énième offensive, de reprendre le contrôle de ce village, situé au nord de Damas. En à peine six jours, Maaloula aura changé rien moins que trois fois de mains, témoignant de l’importance symbolique de ce petit village troglodyte, niché sur les contreforts du mont Kalamoun.
Tout a commencé le mercredi 4 septembre. Ce jour-là, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), des «jihadistes du Front al-Nosra (affilié à al-Qaïda, ndlr) et des rebelles islamistes ont attaqué au matin un barrage du régime, à l’entrée de Maaloula, tuant huit soldats». «Un véhicule conduit par un kamikaze a explosé devant le barrage, donnant le signal de l’attaque», relate encore l’organisation. En réponse, l’aviation de l’armée loyale à Bachar el-Assad bombarde à trois reprises le check-point passé aux mains des rebelles islamistes, toujours selon l’OSDH. L’organisation basée à Londres s’appuie sur une vidéo postée sur Internet par les rebelles, montrant des combattants parlant dans des talkies-walkies, alors que le cameraman déclame «Allah Akbar. Libération du barrage de Maaloula». La vidéo, quant à elle, montre des corps étalés sur la chaussée. Dès cette première attaque, les témoignages anonymes d’habitants de Maaloula, joints par téléphone, inquiètent. Une habitante cachée au monastère de Mar Takla affirme ainsi que des combattants «d’al-Nosra tirent sur la ville avec des obus, des mitrailleuses antiaériennes (…et que) les projectiles ont atteint le centre-ville».
Effrayés par l’ampleur des combats, la grande majorité des chrétiens de Maaloula fuient le village, préférant se réfugier chez des proches à Damas. Quelques habitants préfèrent en revanche rester chez eux, cloîtrés. Le patriarche grec-catholique melkite d’Antioche, Grégoire III Laham, déclare le 6 septembre à l’agence d’informations vaticane Fides: «80% de la population du village, terrorisée, se sont enfuis à Damas. «Jeudi, les évacués, meurtris, sont venus pleurer au patriarcat grec-catholique, avant de se rendre au patriarcat grec-orthodoxe. Nous avons cherché à les réconforter par tous les moyens. Maaloula est un lieu sacré pour nous tous, mais avant tout, ce sont ses habitants qui le sont. L’homme est le saint temple de Dieu. Les groupes armés sont désormais retranchés dans le village, formé de maisons construites sur les rochers. Ce qui fait que toute action de force visant à les déloger pourrait signifier la destruction de la localité», s’inquiète encore le patriarche.
Le 6 septembre, le témoignage d’un prêtre du village, rapporté par l’agence de presse catholique Asianews, à Rome, inquiète encore davantage. «En détruisant les croix, les extrémistes veulent lancer un message précis: le tour des chrétiens est arrivé, maintenant tout peut arriver!». Le prêtre, dont les propos sont aussi repris par Radio Vatican, explique que les rebelles islamistes ont détruit les croix de la coupole du monastère de Saint-Serge. Il dénonce cet «acte (qui) est une déclaration de guerre à la communauté chrétienne», mais aussi le «comportement de l’Armée syrienne libre, qui a toujours nié − au plan international − ses liens avec les terroristes d’al-Qaïda et prétend défendre les églises et les chrétiens». «Cela fait longtemps que ses hommes armés menacent les chrétiens, répétant que tôt ou tard, ce sera aussi notre tour». Il semble aussi que l’assaut lancé sur Maaloula par les rebelles ait eu pour objectif de détourner l’armée régulière de la banlieue de Damas, afin d’effectuer une percée à proximité de la capitale. C’est d’ailleurs sans doute pour cela que les forces loyalistes n’auraient pas lancé toutes leurs troupes dans la bataille, inquiètes de laisser Damas à découvert.
Dans la nuit de jeudi à vendredi, retournement de situation. Selon l’OSDH, l’armée aurait «renforcé sa présence dans les postes qui ont été évacués dans la nuit de jeudi à vendredi par les rebelles, à l’une des entrées de Maaloula, prise le mercredi».
Samedi, nouvelle flambée de violence à Maaloula. Les combats reprennent entre armée loyaliste et rebelles, aux portes de Maaloula. L’OSDH indique que «de violents accrochages opposent les forces régulières et leurs supplétifs à des combattants rebelles aux environs et à l’une des entrées de Maaloula». L’armée aurait déclenché les combats en attaquant des «rebelles postés dans un hôtel situé sur une colline environnante». La télévision d’Etat syrienne annonce de son côté que l’armée a «pris pour cible l’hôtel où s’étaient retranchés des ‘‘terroristes’’, tuant plusieurs d’entre eux et détruisant des missiles et des mortiers qui étaient en leur possession».
Maaloula, la martyre, n’en a pas fini avec les combats. Dans la nuit de samedi à dimanche, les combats reprennent, encore plus intenses. Les rebelles, bien décidés à mettre la main sur la cité antique, comptent sur l’arrivée de renforts, des milliers d’hommes, qui leur permettent de reprendre le contrôle. Selon l’OSDH, les combats nocturnes auraient fait 17 morts et plus de 100 blessés dans les rangs des rebelles, ainsi que des dizaines de morts et de blessés parmi les forces gouvernementales. Au terme de cette nuit de combat, l’armée se replie aux environs de Maaloula, tandis que les rebelles, qui apparaissent en grande partie comme des membres du groupe sunnite extrémiste du Front al-Nosra, entrent dans le village, terrorisant visiblement les derniers habitants chrétiens calfeutrés chez eux. Les rares témoignages qui parviennent à filtrer sont à la fois effrayants et pour certains contradictoires. Mariam, une habitante de Maaloula réfugiée chez des cousins à Damas, rapporte au quotidien français La Croix qu’une «statue de la Vierge, bleu ciel et blanc, qui dominait le bourg, a été détruite». D’autres témoins interviewés par le journal indiquent que «des croix, au sommet d’édifices religieux, ont été détruites». Le patriarche Grégoire Laham III rapporte à l’agence Fides que «la croix qui surmontait la coupole du monastère des Saints Serge et Bacchus n’existe plus (…), les églises Saint-Léonce et Saints Côme et Damien ont été touchées».

 

Habitants effrayés
Des vidéos postées sur YouTube montrent les rebelles saccageant le célèbre couvent de Sainte-Thècle, ainsi que de nombreuses églises, dont celle de Saint-Elie. Ironie du sort, la fête de Sainte-Thècle, dont le tombeau et la grotte sont situés au sein du monastère grec- orthodoxe de Mar Takla, doit être célébrée le 24 septembre prochain (voir encadré). A la BBC, une habitante de Maaloula, Antoinette Nasrallah, confie au micro de Jeremy Bowen que sa famille a été contrainte de quitter sa maison, après que les rebelles sont entrés dans le village. Elle avoue ignorer si elle pourra un jour retourner chez elle, après que «les rebelles eurent tout volé».
D’autres témoignages, impossibles à vérifier, glacent les sangs. Ils évoquent l’enlèvement de femmes et de leurs filles, mais aussi des conversions forcées à l’islam, sous peine d’exécution, ainsi que des décapitations. Des appels auraient été lancés via des haut-parleurs pour inviter les habitants à se convertir à l’islam. Avec la prise de Maaloula, les rumeurs les plus folles entretiennent l’angoisse et la paranoïa des chrétiens de Syrie, qui dans leur grande majorité, ont toujours soutenu le régime de Bachar el-Assad, mais aussi celles des chrétiens du Liban et de l’ensemble de la région.
D’autres déclarations se veulent plus rassurantes. L’abbesse du couvent de Mar Takla, Pélagie Sayah, ainsi que le patriarche grec-orthodoxe Mgr Youhanna X Yazigi démentent tout massacre dans le village.
Au Liban aussi, la prise de Maaloula suscite l’inquiétude. Car ces violences et les rumeurs qui courent interviennent après des mois de conflit marqués par l’enlèvement de deux évêques, mais aussi de prêtres, missionnaires ou de moines, sans compter les civils. Pourtant, dans les rangs chrétiens, en tout cas sur le plan politique, la règle est une fois encore, à la division, comme en témoignent les déclarations de ces derniers jours. Le ministre CPL de l’Energie et de l’Eau, Gebran Bassil, s’est ému le premier de la situation à Maaloula. «La prise de Maaloula par les extrémistes syriens est un crime et une attaque symbolique. Cette offensive intervient dans le cadre du projet visant à vider l’Orient des chrétiens, a-t-il estimé. Il faut hausser la voix contre la politique des takfiristes qui veulent éliminer l’autre, et œuvrer pour la protection de l’existence des chrétiens. (…)». Une déclaration contestée par le chef des Forces libanaises, Samir Geagea dans as-Safir, qui, tout en exprimant sa «totale compassion» avec la ville de Maaloula, a rejeté les informations faisant état de la présence du Front al-Nosra dans le village. Ces «informations sur la responsabilité du Front al-Nosra dans les événements de Maaloula ne sont que des paroles entrant dans le cadre d’une propagande organisée», selon lui. Le «Hakim» est même allé plus loin, mardi, accusant «la chorale du 8 mars et les alliés du régime syrien, (qui) s’érigent en protecteurs des chrétiens en stigmatisant un soi-disant massacre» de faire de la récupération pour en tirer bénéfice. Afin d’apaiser peut-être son propos, Geagea a estimé que si «les informations sur un massacre à Maaloula étaient vérifiées, la seule solution dans ce cas serait de protéger ce village et son patrimoine religieux historique».
La communauté internationale, à l’exception du Vatican et des autorités chrétiennes de par le monde, semble en revanche ignorer purement et simplement le drame qui se déroule à Maaloula. Sans doute, les Occidentaux sont-ils trop occupés par les frappes potentielles punitives contre le régime de Bachar el-Assad ou par la dernière proposition russe pour écarter l’option militaire. En attendant, il reste légitime de s’inquiéter de la situation. Le village de Maaloula et ses précieux édifices subiront-ils le même sort que les Bouddhas de Bamyan détruits par les Talibans, en Afghanistan, ou que les mausolées de Tombouctou, au Mali, victimes d’un intégrisme religieux aveugle? Quoi qu’il advienne, les violences perpétrées à Maaloula marquent, comme l’a souligné le patriarche Grégoire III Laham, une «blessure profonde» pour tous les Syriens, en raison de la valeur historique, culturelle et spirituelle de ce haut-lieu chrétien». Les chrétiens seraient-ils devenus une nouvelle cible en Syrie, alors qu’ils avaient à peu près été épargnés depuis le début du conflit, si l’on excepte l’attaque contre les villages de Wadi al-Nassara, le 15 août dernier? Ou cette attaque visait-elle à montrer que Bachar el-Assad n’est plus apte à protéger les minorités? 

Jenny Saleh

La plus ancienne église
Symbolique s’il en est, le village de Maaloula figure parmi les plus célèbres localités 
chrétiennes de Syrie, dans l’îlot de Kalamoun, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Damas. Ses habitants y parlent encore l’araméen, la langue de Jésus-Christ, d’où l’importance et la renommée de la ville.
Sa réputation est également en rapport avec ses habitations troglodytiques datant des premiers siècles du christianisme. Les 
premiers chrétiens, persécutés, s’y 
réfugiaient. Et c’est dans ces grottes que furent célébrées les premières messes chrétiennes. La majorité des chrétiens qui y résident sont grecs-catholiques, les autres étant grecs-orthodoxes et musulmans.
Maaloula fête en principe l’Exaltation de la Croix, célébrée chaque année le 14 septembre. Parmi les édifices importants, figurent la grotte et le tombeau de 
sainte Thècle, ainsi que le monastère 
grec-orthodoxe de Mar Takla.
L’église du couvent Saint-Serge est 
considérée comme la plus ancienne du monde. Le couvent abritait également des icônes arabes inestimables du XVIIe siècle, volées il y a quelques semaines.

Prières pour la paix en Syrie
La date du 7 septembre restera sans doute gravée dans les esprits des croyants. Ce jour-là, à l’appel du pape François, des milliers de croyants, chrétiens et musulmans, se sont unis pour prier pour la paix en Syrie. Le pape François s’était, depuis le Vatican, prononcé fermement contre une intervention armée en Syrie, tout en condamnant l’usage des armes chimiques. Son appel à une journée de jeûne et de prière le 7 septembre, a été largement suivi de par le monde. Ses 
déclarations ont d’ailleurs reçu l’appui de nombreux responsables religieux, qu’il s’agisse des évêques américains ou encore du grand mufti de Syrie, responsable spirituel de l’islam sunnite.
Le souverain pontife a lui même présidé, place Saint-Pierre à Rome, une grande veillée de prière qui a réuni plus de 100 000 personnes. Avec en point d’orgue, une image forte montrant prélats chrétiens et religieux musulmans assis côte à côte, au premier rang, accompagnés de nombreux ambassadeurs.
La mobilisation a été identique dans plusieurs autres capitales du monde, comme Paris et bien sûr au Liban. Samedi, des prières ont été organisées dans les églises du Liban pour la paix dans la région. Le patriarche Béchara Raï a lui-même conduit une prière à la basilique de Harissa, tandis que le cheikh Abdel-Amir Kabalan, du Haut conseil chiite, avait répondu favorablement à l’appel du pape François pour «jeûner en faveur de la paix en Syrie».

 

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