Magazine Le Mensuel

Nº 2921 du vendredi 1er novembre 2013

En Couverture

Blocage politique, instabilité sécuritaire. Le Liban dans un bourbier

Blocage politique, paralysie des institutions, vide probable au niveau de la présidence de la République, instabilité sécuritaire: voilà le Liban des prochains mois… mais la guerre civile est interdite.   

Rien n’a changé au Liban qui puisse mettre une note positive dans le paysage politique et sécuritaire désespérant qui s’offre aux Libanais. Le 17e round − depuis 2005 − de la guerre absurde de Tripoli était d’une violence inouïe. De nouvelles armes lourdes et meurtrières sont apparues aux mains des miliciens qui se sont entretués allègrement, emportant sur leur passage des civils innocents et des soldats de l’Armée libanaise. Au bout de sept jours de démence, ils ont rangé leurs armes dans les dépôts… jusqu’à la nouvelle flambée (voir page 18).
Ce round de combats entre Bab el-Tebbané et Jabal Mohsen a été accompagné d’une escalade verbale sans précédent entre les protagonistes, avec l’entrée en jeu d’acteurs régionaux, en l’occurrence saoudiens.
Le prince Turki el-Fayçal a fait une déclaration surprenante dans une allocution au cours d’une conférence arabo-américaine, le 24 octobre. «Le Liban est au bord de la guerre civile, le Hezbollah poursuivant la mise à exécution de son agenda privé sans considération pour la loi ou le système politique, a dit l’ancien chef des services de renseignements saoudiens. Le Hezbollah est prêt à risquer les fondements mêmes du système libanais pour empêcher l’effondrement du régime Assad et entraver les travaux du Tribunal spécial pour le Liban». «L’Arabie saoudite soutient tous les efforts pour mettre un terme à l’ingérence du Hezbollah en Syrie et amener devant le TSL tous les suspects dans l’affaire Hariri», a conclu le prince saoudien.
Ces propos montrent que les affrontements, qui embrasent les ruelles pauvres et enchevêtrées de Tripoli, sont une expression du conflit régional dont le champ de bataille s’étend de l’Irak au Liban, avec comme arène principale la Syrie.
Les alliés libanais de Turki el-Fayçal ont abondé dans son sens. Samedi 26 octobre, le chef du Courant du futur, Saad Hariri, a accusé le régime syrien de mener «une sale guerre à travers ses outils locaux contre Tripoli et ses habitants». «Le cerveau criminel de Damas (…) veut faire sombrer Tripoli dans le chaos», a ajouté l’ancien Premier ministre, écornant au passage l’Armée libanaise, accusée d’être un «faux témoin».
Achraf Rifi a exprimé les mêmes positions, avec des mots encore plus durs. La dimension régionale est présente dans son raisonnement lorsqu’il affirme que «l’axe syro-iranien a échoué à Tripoli». «Ce que la Syrie n’a pu réaliser quand elle était à l’apogée de son hégémonie, elle ne pourra le réussir aujourd’hui à travers une bande de mercenaires et de voyous», a encore dit l’ancien directeur général des Forces de sécurité intérieure (FSI). Rifi a accusé le Hezbollah d’armer les miliciens de Tripoli, aussi bien ceux de Jabal Mohsen que certains groupes à Bab el-Tebbané.
Jetant de l’huile sur le feu, Salem Raféï, un des principaux chefs salafistes du Liban-Nord, a menacé que «si l’attaque menée par le Parti arabe démocratique (Pad, de Rifaat Eid) contre Tripoli se poursuit et que des innocents sont tués, la voie sera ouverte à tous les jihadistes du monde, dont l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) et le Front al-Nosra, pour venir défendre Tripoli». «Cela aura des conséquences qui ne sont de l’intérêt de personne», a-t-il prévenu. Le cheikh Raféï a dénoncé la passivité de l’Etat, «qui regarde impuissant les agressions du Hezbollah et du Pad et ne fait rien pour prévenir l’explosion».

 

Le Hezbollah s’en prend à Riyad
De l’autre côté du tableau, le Hezbollah, non plus, n’a pas fait dans la dentelle. Il a même introduit une nouvelle dimension dans son discours, en accusant l’Arabie saoudite d’être à l’origine des tensions politico-sécuritaires au Liban.
Le discours du Hezbollah est allé crescendo. Le ministre de l’Agriculture, Hussein Hajj Hassan a, d’abord, accusé le 14 mars «de paralyser le Parlement et d’entraver tous les efforts en vue de former le gouvernement conformément à des ordres qui émanent d’un Etat influent dans la région». Le cheikh Naïm Kassem, secrétaire général adjoint du parti, est allé dans le même sens. Selon lui, «le 14 mars cherche à paralyser le pays entier jusqu’à l’élection présidentielle». «Ils ne font même pas cela parce que c’est dans leur intérêt et ou parce qu’ils sont arrivés à cette conclusion après mûre réflexion, mais plutôt parce qu’un Etat arabe du Golfe leur a ordonné de geler la formation du gouvernement au Liban en attendant les développements en Syrie», a-t-il dit en allusion à l’Arabie saoudite.
Hassan Nasrallah est monté d’un cran, lundi, en nommant l’Arabie saoudite. Pour le secrétaire général du Hezbollah, c’est à travers le prisme régional, notamment syrien, qu’il faut analyser ce qui se passe au Liban.
Selon lui, «la situation en Syrie évolue dans le sens du renforcement du régime, face à l’incapacité de l’opposition à unifier ses rangs et à modifier les rapports de force sur le terrain». Sayyed Nasrallah cite deux autres facteurs confortant son analyse: le changement de l’humeur populaire des Syriens au profit du régime et la disparition des possibilités d’une intervention militaire étrangère en Syrie. «Un Etat régional est très, très en colère de cette situation (…) il s’agit de l’Arabie saoudite», a-t-il affirmé.
Hassan Nasrallah estime que l’évolution de la situation en Syrie profite au régime et que rien ne peut plus changer cette équation. Il «conseille» à ceux qui misent encore sur des changements d’accepter les nouvelles réalités et le compromis politique au Liban, à travers un gouvernement selon la formule 9-9-6 (neuf ministres au 14 mars, autant au 8 mars et six aux centristes). Il ajoute que son offre est limitée dans le temps, car il se pourrait que son camp politique n’accepte plus à l’avenir une telle équation gouvernementale. «Saisissez cette chance. Ce n’est pas une menace, mais un conseil», a-t-il dit.

 

Joumblatt et son «ami Jeff»
Hassan Nasrallah se fait des illusions s’il croit que le 14 mars acceptera son offre.
Dans le communiqué sur la situation à Tripoli, Saad Hariri avait affirmé que «les négociations pour faciliter la formation d’un nouveau gouvernement et pour le retour à la table du dialogue national n’ont pas de sens lorsque la ville qu’on appelle la deuxième capitale du Liban est la cible, devant nos yeux, d’une guerre suspecte».
Walid Joumblatt complète ce panorama. Le chef du Parti socialiste progressiste (PSP), qui peut transformer la majorité parlementaire en minorité, et vice-versa, se rapproche de plus en plus du 8 mars. Il renie la formule gouvernementale dite des 3×8, qu’il a pourtant ardemment défendue pendant des mois, pour adopter celle des 9-9-6. Dans son dernier éditorial, publié mardi sur le site d’al-Anbaa, il a déploré que l’appel au dialogue du président du Parlement, Nabih Berry, «soit tombé dans des oreilles sourdes, de sorte qu’on a raté une nouvelle occasion d’aller vers les retrouvailles entre Libanais». Dans une critique, à peine voilée du 14 mars, il déclare: «On dirait que d’aucuns croient que les affrontements entre Bab el-Tebbané et Jabal Mohsen pourraient changer le cours sanglant des choses en Syrie. Mais l’équation prend des dimensions internationales qui vont bien au-delà de quelques éléments armés à Tripoli, et même au-delà de ceux qui les parrainent», dans une allusion à l’Arabie saoudite.
Il n’a pas épargné Saad Hariri, à qui il a reproché, sans le nommer, d’«imputer la responsabilité de ce qui se passe à Tripoli à l’Armée libanaise, alors qu’il est plus que jamais nécessaire aujourd’hui de soutenir l’institution militaire et les autres appareils sécuritaires».
Signe que les temps changent, des sources bien informées ont indiqué que Joumblatt a donné ses instructions aux responsables du PSP de renforcer la coordination sur le terrain avec le Hezbollah, le mouvement Amal et le Parti syrien national social (PSNS).
Ce n’est plus la peine de se casser la tête pour tenter d’expliquer l’énième retournement du seigneur de Moukhtara. Les mauvaises langues prétendent qu’il a décidé de se repositionner après un échange de textos avec son «ami Jeff» (Jeffrey Feltman, adjoint du secrétaire général de l’Onu pour les affaires politiques). L’ancien ambassadeur des Etats-Unis au Liban lui aurait expliqué, qu’après son entretien avec le guide suprême et les dirigeants iraniens à Téhéran, il est parvenu à la conclusion qu’une grande partie des différends entre l’Amérique et l’Iran est due à des «malentendus». Joumblatt se serait alors juré de ne pas faire les frais de l’incompréhension entre Washington 
et Téhéran.

 

Statu quo politique et sécuritaire
Toutes ces prises de position prouvent que les volets sécuritaire et politique au Liban sont liés à la crise syrienne, par une volonté extérieure, qui est beaucoup plus forte que celle des acteurs libanais, lorsqu’elle existe.
L’Arabie saoudite estime qu’en allant au secours du régime syrien, le Hezbollah a transgressé les lignes rouges et que, par conséquent, il doit payer. D’où les pressions multiformes exercées sur le parti: les menaces de sanctions contre ses partisans dans le Golfe; le lobbying saoudien en Europe pour inscrire le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes de l’UE; les déclarations de guerre de plusieurs groupes rebelles syriens contre le Hezbollah qui se traduisent par des attentats à la voiture piégée et des tirs de roquettes contre le Hermel; le refus de voir le Hezbollah siéger au prochain gouvernement; le blocage du Parlement (l’institution dirigée par un chiite); le rejet de l’initiative de Berry de reprendre le dialogue pour une période limitée…
Le Hezbollah, de son côté, continue de participer activement aux combats à Homs, Qalamoun et autour de Damas. Les informations sur un début de retrait de Syrie sont inexactes. Au contraire, il envoie des renforts en hommes et en matériels. Le parti insiste, par ailleurs, à participer directement au prochain gouvernement. Il est enfin déterminé à obtenir, avec ses alliés, le tiers de blocage.
La situation est donc totalement bloquée et il n y a aucune raison de voir une éclaircie politique dans les semaines à venir. La confrontation entre l’Arabie saoudite et l’Iran, via leurs alliés respectifs au Liban et en Syrie, se poursuivra et même s’intensifiera. Surtout si la conférence de Genève II n’est pas organisée fin novembre. Les belligérants jetteront alors toutes leurs forces dans la bataille pour tenter de renforcer leur position sur le terrain en prévision du processus de négociation, qui doit commencer, un jour ou l’autre.
Sur le plan politique, il est peu probable, dans les circonstances actuelles, de voir les belligérants s’entendre sur un gouvernement. De même que ni le 8 ni le 14 mars ne peuvent former un gouvernement unilatéralement. Walid Joumblatt veille au grain.
Cette même logique s’appliquera, dès le mois de mars, à l’élection présidentielle. Si les Libanais ont été incapables de former un gouvernement, il est aussi difficile qu’ils parviennent à élire un nouveau président de la République. L’expérience du vide, déjà vécue entre septembre 2007 et mai 2008, peut fort bien se reproduire, d’autant que le 8 mars ne veut pas entendre parler d’une prorogation du mandat de Michel Sleiman.
Entre-temps, les Libanais meubleront le temps par des polémiques stériles sur le quorum réglementaire pour l’élection d’un président et feront semblant de se creuser la cervelle pour élaborer une loi électorale.
Sur le plan de la sécurité, il ne faut pas s’attendre à une amélioration. Les incidents vont se poursuivre, voire se multiplier, de même que les attentats à la voiture piégée. Certaines sources craignent même la reprise des assassinats.
Cependant, la communauté internationale veut, à tout prix, éviter une nouvelle guerre civile généralisée au Liban, qui ne servirait les intérêts de personne et compliquerait davantage une situation déjà dangereuse. Les acteurs locaux et régionaux influents sont censés connaître les limites des marges de manœuvres dans lesquelles ils peuvent se mouvoir. Sinon, il y aura toujours quelqu’un pour les leur rappeler.

Paul Khalifeh

Les Libanais et l’Arabie
Les conclusions d’une étude menée par le Pew Research Center, publiées par le Time montrent que l’Arabie saoudite a perdu, depuis 2007, 31% de ceux qui appuient sa politique au sein de l’opinion publique (de 82% en 2007 à 51% en 2013). S’agissant du Liban, l’étude a établi que 51% des Libanais qualifient le rôle saoudien de positif contre 49% qui expriment l’avis contraire. Les critiques à l’encontre du royaume émanent surtout des chrétiens et des chiites libanais.

Magazine l’avait écrit
Dans son effort continu pour aider les Libanais à comprendre le présent et mieux affronter l’avenir, Magazine peut se prévaloir d’avoir deviné, des mois à l’avance, des 
événements-clés de la vie politique et 
sécuritaire du pays.
Dès le 25 janvier 2013, alors que la classe politique s’amusait à berner les Libanais sur ses réelles intentions, notre revue avait publié en couverture un article intitulé Pas d’élections en juin. Quelques mois plus tard, les députés s’offraient une rallonge de 
dix-sept mois.
Une enquête parue dans le numéro du 
18 janvier 2013 prévoyait que le nombre de réfugiés syriens au Liban atteindrait, en juin 2013, le chiffre d’un demi-million. Ce nombre a non seulement été atteint, mais largement dépassé.
Le 19 juillet dernier, un éditorial intitulé Des bombes, pas de gouvernement affirmait que Tammam Salam ne parviendrait pas à former un gouvernement et que le pays serait victime d’une vague d’attentats à la voiture piégée. Effectivement, le Premier ministre désigné peine à former son équipe, alors que les voitures piégées ont fauché, entre-temps, des dizaines de vies dans la banlieue sud de Beyrouth et à Tripoli.
En espérant que cette clairvoyance ne nous vaudra pas une convocation auprès du juge pour recel d’informations, nous continuerons à offrir à nos lecteurs une analyse dépassionnée et rationnelle des événements.

P.k.

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