Magazine Le Mensuel

Nº 2923 du vendredi 15 novembre 2013

Livre

Gilbert Achkar. «Le peuple veut imposer sa volonté»

Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe est d’une actualité brûlante. Dans cet essai, Gilbert Achkar met en lumière le processus révolutionnaire dans le Printemps arabe et livre une analyse percutante des conditions socioéconomiques du monde arabe et leurs influences sur les événements.
 

Que veut le peuple selon vous?
Je crois que Le peuple veut indique d’abord la volonté de pouvoir imposer la volonté du peuple. A l’origine de ces mouvements arabes, il y a la revendication démocratique, mais aussi sociale: l’emploi face au chômage. Cette composante sociale est très importante. On a tendance à réduire les soulèvements à la dimension démocratique, en oubliant la dimension sociale, centrale, pierre d’achoppement des régimes qui vont se succéder dans la région. Tant que la question sociale ne serait pas résolue, il n’y a pas de sortie possible de la crise permanente de la déstabilisation de la région.

Vous portez un regard très sévère sur ceux qui ont confisqué la révolution. Considérez-vous que la montée de l’extrémisme soit susceptible de mettre un terme à ce qui a été qualifié de Printemps arabe?
C’est-à-dire que, face au soulèvement, il y a deux possibilités de confrontation: la réaction des régimes en place, qui répriment, et la récupération par d’autres, en l’occurrence la concurrence entre la monarchie saoudienne et l’émirat du Qatar pour récupérer le mouvement et le dévoyer vers des contenus politiques qui ne sont pas inquiétants pour les monarchies conservatrices de la région. Outre la répression des régimes, l’autre moyen d’étouffer la portée démocratique du soulèvement c’est de le prendre dans un sens dominé par des formes d’intégrisme religieux. Dans ce contexte, nous avons vu une concurrence entre, d’une part, le Qatar qui, depuis 90, est devenu le principal sponsor des Frères musulmans, et de l’autre, l’Arabie qui, après avoir été le sponsor de ces mêmes Frères, a rompu avec eux et a favorisé le développement des courants salafistes. Pour en revenir à la seconde partie de votre question,  je ne pense pas que cela soit possible. Après les victoires électorales en Egypte et en Tunisie, on a entendu des personnes annoncer la mort de la révolution. On a parlé de «printemps» qui se transforme en «hiver». Je n’ai jamais adhéré à de telles perspectives superficielles. Si on comprend que la cause profonde du mouvement est dans la crise socioéconomique, on peut conclure que le processus, commencé en 2011, va s’étendre sur une longue période et ne pourra prendre fin que s’il débouche sur un déblocage de la situation économique. Or, les forces intégristes n’ont aucune réponse à cette question. Elles sont d’une incompétence totale à cet égard. Dans mon ouvrage rédigé du temps où Mohammad Morsi venait d’être élu président en Egypte, j’ai prédit son échec inévitable. On voit comment les choses ont rebondi et continueront à le faire. On passe d’une phase à l’autre et tous les ingrédients de la crise sont là. Rien n’est résolu. A l’échelle régionale, c’est très loin d’être terminé. Nous n’en sommes qu’au début de ce long processus.

Si l’on souhaite faire un bilan de cette révolution aujourd’hui, que diriez-vous trois ans après?
La principale conquête jusque-là est donc cette idée que le peuple peut exprimer sa volonté. Lorsqu’il l’exprime, il peut l’imposer et ça c’est nouveau dans la région, où nous avons eu des régimes absolutistes et des dictatures s’exprimant au nom du peuple. Cette irruption de la volonté populaire sur les places publiques est l’acquis le plus important. C’est un acquis qu’on ne peut pas considérer comme définitif. Tant qu’on est en période de bouleversements, il reste vulnérable et menacé. Pour le moment, il est toujours là et toujours fort. Mais au cas où il n’y a pas émergence de forces représentant des alternatives de progrès démocratique et social, il y a alors risque d’effondrement et de régression historique majeure avec prolifération de tendances néfastes: obscurantisme religieux, repli ethnique ou confessionnel, régionaliste ou même tribal…

Propos recueillis par Danièle Gergès

Bio en bref
Gilbert Achkar est professeur à l’Ecole des études orientales et africaines (SOAS) de l’Université de Londres. Ses livres ont été traduits et rédigés en plusieurs langues. Parmi ses précédents ouvrages: Le choc des barbaries, La poudrière du Moyen-Orient et Les Arabes et la Shoah.

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