Magazine Le Mensuel

Nº 2939 du vendredi 7 mars 2014

Spectacle

Les Noces de Zahwa. Pour que l’art triomphe sur la mort

Les Noces de Zahwa, du 13 au 16 mars au théâtre Monnot, est une performance créée et dirigée par Lara Kanso, fondatrice de la boîte événementielle O de rose, en hommage à son amie Zahwa, tuée il y a vingt ans, pour crime d’honneur.

Cela fait longtemps qu’un projet de théâtre interpelle Lara Kanso. Et spontanément, explique-t-elle, elle se dirigeait vers les sujets qui lui tenaient à cœur, qui la troublaient, la terre, la violence, Beyrouth, la Palestine et l’Irak. Mais les idées étaient encore floues et elle voulait éviter les clichés. Un jour, elle tombe par hasard sur un documentaire à propos des viols collectifs en Egypte. «J’étais terrorisée, s’exclame-t-elle. J’ai passé des nuits sans sommeil et le souvenir de Zahwa a refait surface, un retour très fort du refoulé. J’étais décidée».
Zahwa était une amie de faculté de Lara Kanso, à Saïda. Elles n’étaient peut-être pas des amies très proches, mais elles se croisaient souvent, se parlaient souvent. «Je me rappelle encore le lundi avant sa mort, au portail de l’université. Je me rappelle son rouge à lèvres rose pâle, ses boucles d’oreilles, sa coupe de cheveux, son sourire. Et deux jours plus tard, on nous dit que Zahwa est morte, que sa famille l’aurait tuée pour crime d’honneur parce qu’elle était tombée amoureuse d’un homme dont la famille ne voulait pas. Je me souviens qu’on m’avait dit que sa maman n’a versé aucune larme lors des funérailles et je croyais que ça lui avait été interdit».
L’histoire de Zahwa, Lara Kanso ne l’a jamais oubliée. Et comment peut-on oublier une telle histoire? «Elle m’habite depuis vingt ans. Et en regardant ce documentaire, j’ai senti que tout revenait. Ça y est, Zahwa est de nouveau là et je veux en parler pour en finir». L’idée a donc commencé à mûrir très intuitivement, et très consciemment, comme dans un rêve éveillé; évoquer Zahwa dans un «événement où il n’y aurait ni violence, ni rancune. J’ai tout le temps en tête que Zahwa doit être sereine».
 

«On l’a tuée parce qu’elle a aimé»
Une sérénité que Lara Kanso a décidé de lui redonner à travers l’art, le pouvoir de l’art en créant et en dirigeant Les Noces de Zahwa, une performance qui combine différentes formes artistiques. Une performance qui est en fait un dialogue entre la peinture de Jean-Marc Nahas live sur scène, la danse interprétée par Wafaa Halaoui sur une chorégraphie de Kazumi Fuchigami, la musique composée par Jana Saleh, le chant de Dalia Jabbour et l’interprétation de Marwa Khalil qui va lire un texte écrit spécialement pour cette performance par Abbas Beydoun, des vers du poète palestinien Mahmoud Darwiche et des extraits de La mort du jeune aviateur anglais de Marguerite Duras.
Zahwa se voit offrir les noces qu’elle n’a jamais eues de son vivant au fil des trois mouvements, des trois tableaux de cette performance. De Zahwa, symbole du désir, du corps, de l’amour, tuée justement parce qu’elle a aimé, on passe à la femme symbole de la terre violentée, détruite, sans pitié, comme un rappel de l’idée de départ de Lara Kanso, cette éternelle lutte entre la résurrection et la mort au Liban, en Palestine, en Irak, en Syrie, jusqu’à Zahwa comme femme mère éplorée par la mort de son enfant tué à la guerre, «une histoire aussi vieille que la terre, pour retrouver la maternité comme une forme de salut, qui donne la vie et non la mort.
En mélangeant les formes artistiques, en créant ces tableaux, Lara Kanso cherchait à produire une performance qui soit la plus complète possible, tout en étant très minimaliste, axée sur l’essentiel, sur le non-dit, la suggestion. Et elle s’est entourée d’une équipe d’artistes, de jeunes talents libanais qui comprennent sa sensibilité et sa vision, incluant également Niloufar Afnan à la scénographie, Mira Tabet aux costumes, Hagop Derghougassian à l’éclairage et Maya Zbib à la direction d’acteurs.
Visiblement émue, très émue, les souvenirs de Lara Kanso affluent, s’emmêlent, entre les crimes d’honneur, les crimes contre la terre, les crimes contre l’humanité. «Mais je suis aussi très chanceuse d’essayer de faire la paix avec cette histoire, surtout qu’à l’époque, j’ai senti qu’on a tous été très lâches, que tout a continué comme si de rien n’était. Que pouvait-on faire à l’époque? Mais cette boule m’est restée. Je suis en train de le faire aussi comme une sorte de thérapie, pour comprendre un peu toutes ces formes de violences contre l’être humain qui me traumatisent». Les Noces de Zahwa, en partenariat avec la SGBL, est un hommage à Zahwa et à toutes les femmes qu’elle représente. «Et depuis que j’ai décidé de parler de Zahwa, on ne fait qu’entendre parler de Zahwa. Manal, Roula… ces femmes battues jusqu’à la mort. Je sens que je participe à un mouvement collectif».

Nayla Rached

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