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Nº 2984 du vendredi 16 janvier 2015

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La prison libérée de l’emprise des extrémistes. Dans les méandres de l’émirat de Roumieh

Avant l’opération de transfert, menée lundi par le ministre de l’Intérieur, le troisième étage du bloc B de la plus grande prison du pays abritait l’un des plus importants centres de commandement du terrorisme islamiste. Profitant du laxisme et de la compromission des autorités politiques, sécuritaires et judiciaires de l’Etat, les détenus les plus dangereux, en attente de procès, ont, pendant des années, imposé leur loi.

Le top départ de l’opération a été donné à 06h30 précises. 240 policiers, gendarmes et agents des services de renseignements, qui attendaient à l’extérieur entrent dans le bloc B. L’opération a été préparée la veille après des dizaines d’appels téléphoniques, centralisés et coordonnés par le ministre de l’Intérieur Nouhad Machnouk. Le commandant en chef de l’armée, le général Jean Kahwagi, a été chargé de mettre les unités d’élite en état d’alerte au cas où. Le directeur de la branche des services de renseignements des Forces de sécurité intérieure (FSI), Imad Othman, a fourni les effectifs humains pour l’opération, planifiée avec le responsable de la chambre des opérations des FSI, Hossam Tannoukhi, le directeur du bureau de la sécurité militaire des services de renseignements des FSI, Saïd Fawaz, et le chef de l’unité des forces mobiles, Abdo Njeim. Objectif: transférer des centaines de détenus du bloc B au bloc D et fouiller une à une les cellules du bloc B.
 

Neutralisés en neuf heures
Au premier et au deuxième étages, l’opération nettoyage se déroule dans le calme, à la grande surprise de ses orchestrateurs. L’enfer, ils l’attendent au troisième étage, où ont été regroupés les islamistes les plus dangereux. Ils pourraient être armés ou, pire, avoir placé des charges explosives sur les murs, craignent les responsables. Lorsque les premiers agents entrent au troisième étage, les plus dangereux brûlent des matelas. Une bien maigre résistance pour des islamistes qui, depuis 2009, ont pris possession de la prison devenue un petit émirat. Renforcés par une nébuleuse couverture d’ordre politique, les individus ont, ce lundi, très vite compris qu’ils avaient été lâchés. Les petits émirs commencent alors à négocier. L’un d’eux s’avance, il s’agit du Yéménite Salim Saleh, alias Abou Tourab, un expert en explosifs (voir encadré). Il demande une médiation politique. Les policiers refusent et menacent d’agir dans les dix minutes qui suivent si les prisonniers devant être transférés ne se livrent pas. Les détenus protestent en jetant des pierres et des battes et finissent par rentrer dans leurs cellules. Dans cette aile de la prison, les prisonniers circulent dans les couloirs et les cellules sont ouvertes.
Un autre détenu prend la parole et se propose comme médiateur. Nouveau refus. Les forces de sécurité vont exfiltrer les individus à transférer. Les policiers leur demanderont d’enlever le haut. Ils pourraient cacher des armes sous leurs vêtements. Au bout de neuf heures, l’opération s’achèvera avec succès. Trois policiers ont été légèrement blessés par des projectiles. Sortis de leur petit coin de liberté, les détenus transférés dans le bloc D sont dispatchés dans 180 cellules équipées… de portes, au milieu de prisonniers moins dangereux. Les opérations se sont poursuivies toute la semaine, mais contrairement aux informations qui leur étaient parvenues, aucune arme n’a été découverte au troisième étage du bloc B. La faille est pourtant béante.

 

Le petit émirat du bloc B
Au lendemain de l’opération, Nouhad Machnouk s’est rendu à Roumieh pour inspecter le bloc B, vidé de ses occupants. Les caméras qui ont filmé les lieux montrent que la prison ressemble plus à un immense squat sauvage qu’à un établissement pénitentiaire répondant aux standards internationaux. Un squat insalubre mais fonctionnel. Sur les murs, des graffitis par centaines. Dans les couloirs, des sacs noirs en plastique, des bouteilles, des chiffons et des déchets en tous genres jonchent le sol. Dans les cellules, le sol est recouvert de piles de vêtements, de matelas renversés et d’appareils électroménagers en piteux état. Au deuxième étage, un véritable salon de coiffure a été mis sur pied avec des rasoirs, des ciseaux et des tondeuses électriques. Les détenus avaient même monté un petit café avec un stand sur lequel sont posés des sachets de café et une petite poêle. Ce bloc B était devenu un petit village avec des cellules sans verrous et ses couloirs transformés en rues bondées.
A Roumieh, les islamistes n’étaient pas en villégiature. «Certains détenus sont liés aux attentats de Jabal Mohsen», a indiqué dimanche le ministre de l’Intérieur. Ces informations ont précipité l’opération. Tous les dossiers d’enquête des attentats qui ont secoué le pays depuis cinq ans indiquent que les exécutants ont été en contact avec des détenus. Plusieurs dizaines d’enlèvements menés au cours des dernières années sur le territoire libanais ont été orchestrés par des chefs de gang à l’intérieur de Roumieh. Comment se sont-ils procuré des téléphones portables munis de connexion Internet? En mettant sous pression l’administration de la prison, pressurisée de deux côtés. En bas, par ces détenus islamistes qui ont réussi à effrayer les surveillants en les menaçant. D’autres gardiens ont été convaincus de corruption en rendant service aux prisonniers. Les rondes devenaient de plus en plus rares et tout le matériel que les détenus demandaient leur était livré. La légende de cette cellule réservée à l’étage pour torturer les récalcitrants est-elle vraie? Si elle n’était pas physique, elle était forcément psychologique.
En haut, les administrateurs qui dépendent directement des FSI ont été encouragés par des responsables politiques de laisser faire. Le bâtiment B accueille les islamistes depuis sept ans. Ils sont à peu près 270. La majorité des islamistes n’ont pas été condamnés. Plus personne n’entrait, ne savait ce qui s’y passait. N’importe quel visiteur pouvait faire passer ce qu’il voulait aux détenus. L’été dernier, l’association Justice et miséricorde (Ajem), qui agit auprès des détenus dans les prisons libanaises, a fermé sa maison d’accueil en face de la prison de Roumieh en raison de la prise de pouvoir des islamistes au sein de la geôle.
L’opération, menée sur le terrain par le ministre Nouhad Machnouk, le directeur de la Gendarmerie Elias Saadé, secondé par son directeur au Mont-Liban Jihad Howayek, le chef des commandos de l’armée Chamel Roukoz et le directeur de la prison Ghassan Maalouf, marque un véritable basculement. Le Courant du futur, qui a longtemps bloqué cette opération afin de ménager la rue sunnite, a changé de pied. La veille, Saad Hariri, avec lequel Machnouk était en contact permanent, a donné le feu vert. L’heure est à la reconquête par l’Etat des territoires qu’il a progressivement perdus au cours de ces dernières années. La couverture politique est locale  − «l’opération de Roumieh est l’un des effets du dialogue entre le Courant du futur et le Hezbollah», a expliqué mardi Nabih Berry − et régionale. Tous les partis politiques ont unanimement salué le succès d’une opération qui aurait dû être conduite il y a plusieurs années déjà.

Julien Abi Ramia

L’appui de la Ligue arabe
Lundi, une délégation de la Ligue arabe, composée du ministre koweïtien des Affaires étrangères, Sabah el-Khaled el-Sabah, dont le pays assure la présidence de la ligue, de son homologue mauritanien Ahmad Ould Teguedi, dont le pays assure celle du Conseil interministériel arabe des Affaires étrangères, et présidée par son secrétaire général Nabil el-Arabi, s’est arrêtée pendant quelques heures à Beyrouth pour rencontrer le président de la Chambre Nabih Berry, le Premier ministre Tammam Salam et le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil, en marge du prochain sommet de la Ligue arabe prévu le 28 mars prochain au Caire. «Nous nous sommes mis d’accord sur un plan global adopté par tous les pays pour faire face au terrorisme», a indiqué Arabi.

Al-Nosra menace
La branche syrienne d’al-Qaïda a menacé, sur l’un de ses comptes Twitter, d’agir. «En réponse à l’opération sécuritaire menée depuis ce matin à Roumieh, nous posons une question aux familles des militaires otages: nous est-il demandé d’exécuter vos fils? Ne nous accusez pas si nous commençons à changer de comportement avec les militaires». Plus tard a été publiée une photo où l’on voit cinq hommes armés et cagoulés tenir en joue une douzaine d’otages allongés sur la neige.
Le porte-parole des familles, Hussein Youssef, s’est adressé lundi à Nouhad Machnouk: «Pourquoi avoir choisi ce timing pour lancer l’opération de Roumieh? N’aurait-il pas pu attendre un peu?». «J’espère que le danger qui menace nos fils n’augmentera pas», a-t-il ajouté, affirmant que les familles envisagent sérieusement l’escalade si la situation devait encore se dégrader.
En réponse, Nouhad Machnouk a expliqué que le gouvernement n’a épargné «aucun effort pour protéger les soldats et pour parvenir à leur libération. Nous ne devons pas oublier qu’il s’agit d’organisations criminelles».
Vingt-cinq militaires sont toujours aux mains des jihadistes du Front al-Nosra et de l’Etat islamique. Ils exigent notamment la libération d’islamistes détenus à Roumieh pour relâcher les otages. Quatre otages ont déjà été assassinés, dont deux par décapitation.

 

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