Magazine Le Mensuel

Nº 2994 du vendredi 27 mars 2015

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André Choulika. Un génie de la génétique

Docteur en virologie moléculaire, ce scientifique reconverti en entrepreneur est le président-directeur général de Cellectis, qui vient d’annoncer le lancement de son introduction en bourse sur le Nasdaq Global Market aux Etats-Unis. Sous la peau du chercheur et du brillant homme d’affaires, André Choulika est plein d’humour et d’une grande simplicité, et ne se prend jamais au sérieux. Portrait.

Présent au Liban à l’occasion de la remise du prix Emile Bustani Award for leadership and achievement dont il est le lauréat cette année, c’est à l’hôtel Al Bustan que nous avons rencontré André Choulika. En jeans et basket, souriant et décontracté, il se prête aisément à la séance photo. Malgré son téléphone qui ne cesse de sonner en raison du lancement de Cellectis sur le Nasdaq, il ne se départit jamais de son calme et de son sourire.
Né à Beyrouth, à Aïn Mraisseh, il y a tout juste 50 ans, ce n’est qu’en 1992 qu’il est naturalisé français. André Choulika est très fier de ses origines libanaises et, quoique parfaitement bilingue, il parle toujours impeccablement l’arabe. «Je suis libanais et fier de mes racines. La France est pour moi une terre d’accueil, un pays d’intégration pour lequel j’ai beaucoup d’affection et de respect, mais je n’ai rien de français bien qu’au bout du compte, je sois français dans l’âme», confie André Choulika. Son père Vladimir Choulika, Libanais d’origine russe, est ingénieur et l’un des fondateurs de Dar el-Handassah. Sa mère Colette Chemaly, originaire du village de Daroun, au Kesrouan, a toujours aimé le social et a travaillé à la Croix-Rouge libanaise.
C’est sous l’impulsion de son père que le jeune André, encore élève au Collège protestant, quitte le Liban pour la France. «J’adorais le Liban et la vie que j’y menais malgré la guerre. C’était pour moi un tel déchirement de partir, que j’en ai pleuré. Mais c’était en 1982, après l’invasion israélienne». Il est interne dans un établissement scolaire sur la Côte d’Azur. L’adaptation se passe sans problème et au lieu d’avoir la nostalgie ou le mal du pays, André Choulika coule des jours heureux dans le sud de la France. «C’était magnifique. Nous vivions dans un très beau cadre, peu propice aux études. Toutes les conditions étaient réunies pour nous distraire. D’ailleurs, je ne sais pas par quel miracle j’ai obtenu mon bac», raconte, amusé, Choulika. Une fois son bac obtenu, il décide de «devenir sérieux» et de se rendre à Paris pour étudier, la Côte n’étant pas le lieu idéal pour cela.
Installé à Paris, André Choulika hésite entre deux domaines tout à fait différents l’un de l’autre: les beaux-arts et la génétique. «Je dessinais très bien et j’aimais manier les pinceaux et les crayons. Mais j’avais lu un ouvrage sur la biologie moléculaire et je m’étais passionné pour le sujet». Il décide alors d’entreprendre des études en biologie moléculaire. «Je me suis dit que je ferai de la peinture plus tard».

 

Modifier l’ADN
Il étudie à l’Université Paris VI- Pierre et Marie Curie la virologie moléculaire. «Au début, je trouvais cette matière assommante, mais je m’y suis passionné lorsque j’ai rejoint le laboratoire de mon professeur Bernard Dujon à l’Institut Pasteur. «C’est lui qui a découvert les fameux ciseaux à ADN, les méganucléases. Cette découverte m’a sidéré et je me disais qu’on pouvait réaliser des choses magnifiques si on pouvait réussir à modifier l’ADN». Nous sommes encore en 1988 et l’enthousiasme du jeune chercheur faisait rire tout le monde autour de lui, y compris son professeur.
Il discute avec le laboratoire François Jacob, prix Nobel de la médecine en 1965, en vue de créer une application pour des visées thérapeutiques qui améliorent la santé des gens. Sa collaboration avec le laboratoire Jacob porte ses fruits. «Nous avons sorti plusieurs brevets et publications scientifiques qui étaient prémonitoires dans ce domaine. Quand je regarde en arrière après 25 ans, je réalise qu’un grand nombre de prévisions se sont réalisées et continuent à se réaliser. Ce qui ressemble un peu à la science-fiction».
L’ambition d’André Choulika ne connaît pas de limites. «J’ai décidé, par la suite, d’aller voir le grand pape de la génétique, Richard Mulligan, à Harvard. J’ai travaillé avec lui au Harvard Institute of Medecine, une filiale du département génétique, et au Boston Children’s Hospital dans le département de la médecine moléculaire. Nous avons réussi des brevets dans ce domaine qui présageaient des technologies futures qui allaient apparaître».
En décembre 1998, alors qu’il est toujours aux Etats-Unis, il reçoit un mail de l’ambassade de France pour la participation à un concours national d’aide à la création d’entreprise de technologies innovantes. Il écrit un business plan, gagne le concours, revient en France et, en septembre 1999, il fonde avec son ami David Sourdive, la société Cellectis. «Depuis, Cellectis fonctionne selon le même business plan rédigé en 1999. A l’époque, c’était une petite boîte et nous avons fait plein de bêtises, mais l’idée de départ fera son chemin au cours du XXIe siècle. Le concept est innovateur».
La société connaît des difficultés. Souvent Choulika se fait chahuter dans des restaurants par des actionnaires en raison de la chute des actions et des pertes enregistrées. «Mais au fond de moi, je savais que je faisais quelque chose de bien. C’est comme si j’étais en présence d’un joyau qu’il fallait retailler et nettoyer». Depuis, la société est montée en flèche et capitalise plus d’un milliard d’euros. Elle vient tout juste d’être cotée en bourse sur le Nasdaq aux Etats-Unis.

 

Obéir aux ordres pour mieux en donner
Aujourd’hui, André Choulika se sent plus un homme d’affaires qu’un chercheur à proprement dire. «Cela fait plus de quinze ans que je n’ai plus manipulé des pipettes. Sauf dans des cas extrêmes où j’apprends à obéir aux directives. Lorsqu’on sait obéir aux ordres, on apprend à en donner. Je travaille avec des gens plus intelligents que moi, tel que David mon associé, et j’adore travailler à leurs côtés». André Choulika est un battant qui ne recule pas devant les difficultés et qui n’a peur de rien. «Cette force me vient du Liban. Je n’ai peur de rien. C’est ce que la guerre m’a appris. Il y a très peu de choses importantes dans la vie. L’essentiel c’est d’avoir la santé et d’être heureux. Je n’ai pas peur de ce que je fais et même s’il y a des risques ou des échecs, ce n’est pas grave».
André Choulika est père de trois enfants, deux garçons et une fille: Maxime (22 ans), Victor (20 ans) et Zoé (17 ans). Il fait souvent du ski en leur compagnie et les amène fréquemment au Liban. «La famille de ma mère vit au Liban et mes enfants se sentent libanais». La politique au Liban n’intéresse pas Choulika et il avoue ne rien y comprendre. «Ce que je sais, c’est que lorsque je viens, je réalise que le pays se trouve mieux chaque année. Les Libanais sont extraordinaires et malgré tout ce qui se passe autour de nous, nous vivons relativement dans un havre de paix. Quoique la vie soit chère au Liban, il y a toujours cette solidarité familiale que je trouve magnifique». Malgré ses nombreux voyages, sa vie entre la France et les Etats-Unis, André Choulika se trouve à l’aise partout. «Je me sens partout chez moi. Je me considère citoyen du monde et c’est cela un véritable Libanais».

Joëlle Seif

La lutte contre le cancer
Cellectis est une entreprise d’ingénierie du génome. Elle conçoit et commercialise des ciseaux moléculaires intervenant sur l’ADN capables de cibler tout gène choisi en vue de le réparer, de l’améliorer ou de l’inactiver. Cellectis développe des produits innovants pour lutter contre le cancer en armant des lymphocytes T ingénierés (cellules T) d’un récepteur antigénique chimérique (CAR) afin qu’ils ciblent des tumeurs liquides et solides. Les cellules T ainsi modifiées peuvent notamment être transformées en un produit allogénique, résister aux traitements anticancéreux existants ou surmonter l’inhibition des points de contrôle. Cellectis se focalise sur certains types de cancer, notamment la leucémie et les tumeurs solides.
Les lymphocytes T sont des cellules naturellement présentes dans l’organisme de tout un chacun. Leur mission est de détecter des infections ou contaminations potentielles. Ces cellules surveillent constamment l’intrusion de substances exogènes dans l’organisme; lorsqu’elles détectent une infection, elles tuent les cellules contaminées et subissent une amplification importante jusqu’à la résolution de l’infection. Les cellules T détectent l’intrusion de substances exogènes grâce à un récepteur appelé «récepteur des lymphocytes T» ou TCR. Ces propriétés prédatrices et d’amplification des cellules T sont mises à profit par les chercheurs qui les convertissent en machines tueuses de cancer. Les cellules T sont modifiées par ingénierie génomique afin de leur conférer de nouvelles propriétés. Elles reçoivent ainsi un récepteur antigénique chimérique (CAR) les induisant à cibler un type de cancer particulier; les cellules de ce cancer sont alors tuées et l’amplification est déclenchée. Les lymphocytes T exprimant un CAR combattent donc les cellules cancéreuses comme s’il s’agissait d’une infection.
Les lymphocytes T sont génétiquement modifiés pour leur conférer ou leur soustraire des propriétés. Cellectis isole un grand nombre de cellules à partir du système immunitaire d’individus sains. Ces cellules sont ensuite reprogrammées génétiquement pour cibler et détruire des cellules cancéreuses spécifiques. Ces cellules du système immunitaire sont modifiées de sorte qu’elles ne s’attaquent pas aux tissus sains du receveur, tout en les rendant résistantes aux chimiothérapies lymphodéplétantes les plus usitées. Les cellules T allogéniques ingénierées par Cellectis peuvent être utilisées pour surmonter les limites des immunothérapies adoptives autologues (issues du patient lui-même), ce qui permet de traiter de nombreux patients touchés par un cancer grâce à un produit thérapeutique standardisé, disponible «sur étagère».

Ce qu’il en pense
Ses loisirs «La peinture, la cuisine, le ski et le sport en général».
Sa devise «Carpe Diem. J’estime que c’est une devise libanaise. Je vis pour l’instant présent. L’essentiel c’est d’être heureux et entouré de gens qu’on aime».

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