Magazine Le Mensuel

Nº 3001 du vendredi 15 mai 2015

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La bataille du Qalamoun. Les enjeux et les risques

La bataille du Qalamoun a commencé le mercredi 6 mai par une série d’affrontements, qui ont déjà fait des dizaines de morts et de blessés et permis au Hezbollah et à ses alliés d’avancer significativement. Les combats ne se termineront pas par l’éradication des groupes extrémistes mais par leur confinement dans le jurd de Ersal, en attendant les négociations pour une éventuelle exfiltration. Quelle est l’importance de cette bataille? Quelles sont les forces en présence? Quel sera l’impact de ces combats sur le Liban?

Le directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme, basé à Londres et proche de l’opposition syrienne, Rami Abdel-Rahman, a déclaré la semaine dernière que la bataille du Qalamoun n’a pas d’intérêt stratégique. Il s’agit, selon lui, d’une offensive uniquement destinée à remonter le moral de l’armée syrienne, après les revers qu’elle a subis en avril à Idlib et à Jisr el-Choughour, dans le nord. Mais plusieurs experts militaires interrogés par Magazine ne partagent pas cet avis. Ils assurent que la destruction de ce maquis islamiste revêt une importance militaire de premier plan. Ces spécialistes soulignent que les groupes armés, implantés dans cette région montagneuse depuis plus de quatre ans, constituent une menace potentielle pour l’autoroute M5, qui relie Damas à Homs dans le centre, et qui passe dans la plaine qui s’étend au pied des hauteurs du Qalamoun. De plus, la présence de ces groupes islamistes est une double épine plantée dans le flanc ouest de Damas et dans le nord de la Békaa, principal bastion du Hezbollah au Liban. Les enjeux sont donc cruciaux. En anéantissant le maquis du Qalamoun, l’armée syrienne et ses alliés sécuriseront définitivement la route Damas-Homs, élimineront toute menace contre la Ghouta occidentale de la capitale syrienne et isoleront totalement le fief rebelle de la Ghouta orientale, qui verrait s’éloigner durablement toute perspective de recevoir des renforts venant du Qalamoun.
Sachant qu’au stade actuel, l’acheminement de tels renforts est une manœuvre particulièrement risquée.
Autre considération qui n’est pas à négliger, la prise du Qalamoun permettrait de dégager huit à dix mille soldats syriens, volontaires de l’Armée de défense nationale (ADN) et combattants du Hezbollah, qui pourraient être redéployés sur d’autres secteurs, à l’heure où le gouvernement syrien et ses alliés manquent cruellement d’effectifs pour garnir les 70 fronts sur lesquels ils se battent dans le pays. C’est d’ailleurs à cause de la faiblesse des effectifs affectés pour les défendre que les villes d’Idlib et de Jisr el-Choughour sont tombées aussi facilement aux mains des rebelles.

 

Une géographie difficile
Si le Qalamoun n’était pas aussi important, comme l’affirment Abdel-Rahman et d’autres milieux de l’opposition syrienne, pourquoi les belligérants y livrent-ils d’âpres batailles pour son contrôle?
Car les combats en cours sont très violents et se déroulent sur un terrain difficile. Le Qalamoun est, en effet, une région composée d’une succession de plaines et de collines escarpées, à l’accès rocailleux, avec des sommets culminant à plus de 2 500 mètres d’altitude. C’est aussi une région très vaste, à cheval entre le Liban et la Syrie, longue de 70 kilomètres, et large de 15 kilomètres au nord et 10 kilomètres au sud. Sa superficie est de 900 kilomètres carrés, dont près de la moitié se trouve en territoire libanais.
Côté libanais, le Qalamoun est adossé aux localités (du nord au sud) de Qaa, al-Aïn, Laboué, Ersal, Ras Baalbeck, Younine, Nahlé, Brital, Ham et Toufeil. Ce dernier est un village libanais enclavé en Syrie. Côté syrien, du sud au nord: Serghaya, Assal el-Ward, al-Jebbeh, Ras el-Maarra, Flita, al-Sahel, al-Jarajir, Jurd Qara… (voir carte).
Jusqu’à l’automne 2014, un grand nombre de groupes et de «brigades» islamistes aux multiples allégeances et les débris de l’Armée syrienne libre (ASL) se partageaient ce territoire, coexistant tant bien que mal. Mais il y a quelques mois, un phénomène de regroupement a été amorcé, souvent de force, pour ne laisser sur le terrain que deux groupes principaux: l’Etat islamique et le Front al-Nosra. L’organisation d’Abou Bakr el-Baghdadi contrôle la moitié nord du Qalamoun, qui va du jurd de Qara à celui de Ersal. Elle dispose de lignes de ravitaillement très risquées vers la «badia» syrienne (le désert de Homs et de Palmyre, à l’est), en passant par les villages syriens de Mahin et de Qaryatein, dans la province de Homs. Le Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda, contrôle la partie sud du Qalamoun, qui s’étend du jurd de Assal el-Ward, au sud, à Ersal. Le jurd de Ersal est une zone d’influence commune. Al-Nosra disposait d’une ligne de ravitaillement vers la ville de Zabadani, contrôlée par les rebelles syriens, à l’ouest de Damas. Son objectif stratégique est d’ouvrir des lignes de ravitaillement vers Qoneitra, au sud de la capitale, une province qu’il contrôle en partie avec d’autres groupes islamistes. Mais au stade actuel, cette entreprise paraît très difficile.

 

Les forces en présence
Les sources du Renseignement libanais et du Hezbollah estiment le nombre de rebelles dans le Qalamoun entre 3 500 et 5 500. Cet écart important s’explique par le fait que les groupes armés ont la possibilité de recruter des combattants dans les quelque 50 campements de réfugiés syriens implantés à Ersal et ses environs. C’est d’ailleurs pour éloigner cette menace qui pèse sur ses zones de déploiement que l’Armée libanaise a décidé de démanteler un grand nombre de ces camps pour les installer ailleurs. Toujours selon les mêmes sources, al-Nosra, qui a regroupé sous sa houlette plusieurs brigades islamistes, disposerait du plus grand nombre de combattants, évalué à 2 500. Les effectifs de Daech sont estimés entre 1 200-1 500 hommes. Il faut y ajouter plusieurs centaines de miliciens appartenant à divers groupuscules, comme «la brigade verte», «le Front du Qalamoun-Ouest»… alliés à l’une ou l’autre des deux grandes organisations extrémistes.
Les «jihadistes» du Qalamoun disposent de dizaines de véhicules tout-terrain et de pick-up Toyota, surmontés de mitrailleuses lourdes (12,7 mm et 14,5 mm), de nombreux tanks et transports de troupes blindés, pris dans les dépôts de l’armée syrienne à Zabadani, de mortiers de divers calibres, dont des
120 mm, et des lance-roquettes multitubes B10 et Grad. Ils possèdent également des missiles antichars de type Tow (américains), Konkurs (russes) et Milan (français), sans compter les RPG7.
Trois forces, déployées sur un front qui s’étire sur près de 160 kilomètres, encerclent ce maquis. L’Armée libanaise tient un front de 35 kilomètres, adossé à la partie nord du Qalamoun, du côté libanais, s’étendant de Ersal à Qaa en passant par Ras Baalbeck et Fakiha. Il s’agit de localités à majorité chrétienne. 4 000 militaires y sont affectés, y compris des unités d’élite comme les régiments d’intervention rapide. L’Armée libanaise ne participe pas à l’offensive en cours, mais elle a renforcé ses positions en prévision d’éventuels débordements.
Le Hezbollah, pour sa part, tient, seul, une portion du front qui va de Younine jusqu’au village de Toufeil, plus au sud, soit 35 kilomètres. En remontant de cette localité vers le nord, du côté syrien de la frontière, jusqu’au jurd de Qara, le front est tenu par le Hezbollah, l’armée syrienne et des unités de l’Armée de défense nationale (ADN), une armée supplétive créée il y a près de deux ans.
Pour cette bataille, le Hezbollah aurait mobilisé, selon des sources sûres, quelque 3 500 combattants, dont 1 500 soldats d’élite des «wahadat el-Khassa» (unités spéciales). L’armée syrienne et l’ADN déploient environ 5 000 hommes.
Le Hezbollah a, en outre, posté des dizaines de lance-roquettes multitubes (les fameuses Katioucha de divers calibres), des canons de mortier, des pièces d’artillerie de campagne de gros calibres (175 mm), des missiles antichars Kornet et des missiles Burkan à forte capacité de destruction. Le parti utilise aussi des drones de surveillance. Des dizaines de chars syriens, ainsi que des chasseurs-bombardiers et des hélicoptères sont également engagés dans les combats.

 

Déroulement de la bataille
Dotées de cette formidable puissance de feu, les troupes communes Hezbollah-armée syrienne ont lancé leur offensive, mercredi 6 mai, à partir de Assal el-Ward, à l’extrême sud-est du Qalamoun. Après de violents combats, elles ont avancé vers Wadi el-Sahrige, Wadi el-Daar, Wadi el-Saabine, Wadi el-Zaarour, occupant la totalité du jurd de cette région, soit 45 kilomètres carrés.
La prise de cette région a permis de séparer totalement le Qalamoun de Zabadani et de couper toutes les voies de ravitaillement des groupes rebelles vers cette ville.
Les opérations se sont ensuite concentrées vers jurd el-Jebbeh, plus au nord. Avançant sous un barrage d’artillerie, les combattants du Hezbollah ont pris, lundi, la région de Sahlet el-Maaysra, qui abritait la plus importante base du Front al-Nosra dans le Qalamoun. Au cours de ces affrontements, un grand nombre d’avant-postes d’al-Nosra ont été détruits et occupés. D’importantes quantités d’équipements militaires et d’armes, dont des missiles Milan, ont été abandonnées par les éléments d’al-Nosra, qui se sont repliés vers d’autres positions. Le Hezbollah a occupé le sommet de Jabal el-Barouh (2 460 m), puis ceux de Kornet Machrouh Hakl Zéaïter et Jouar Beit Abdel-Haq (2 428 m), qui surplombent le jurd de Nahlé, côté libanais. Lundi soir, la totalité du jurd d’el-Jebbeh était tombée aux mains de l’armée syrienne et de ses alliés, soit environ 40 km2.
Mardi et mercredi, l’offensive s’est poursuivie dans le Jurd de Ras el-Maarra. Le Hezbollah a occupé les hauteurs de Khachaat, qui dominent le jurd de Nahlé et une partie de celui de Ersal, ainsi que Tallat Moussa qui, avec ses 2 580 m d’altitude, est l’un des plus hauts sommets du Qalamoun. L’étape suivante sera le jurd de Flita, où culmine à 2 590 m Tallat el-Boustan, puis le jurd d’el-Jarajir.
Jusqu’à présent, le Hezbollah et ses alliés ont repris quelque 180 kilomètres carrés de territoire à al-Nosra et ses alliés qui auraient perdu plus d’une centaine de combattants.
Selon des sources proches du Hezbollah, l’objectif de la bataille n’est pas d’éradiquer les groupes jihadistes du Qalamoun, mais de les confiner dans un espace géographique plus étroit, sans voies d’approvisionnement, de manière à ce qu’ils ne constituent plus une menace potentielle à l’avenir. Et c’est vers le jurd de Ersal que les combattants d’al-Nosra et leurs alliés seront finalement poussés. Pour des considérations d’ordre communautaire, il n’est pas question pour le Hezbollah de prendre d’assaut les dernières positions jihadistes, afin de ne pas se heurter à la population libanaise, à majorité sunnite, de cette localité.
A ce stade de l’opération, c’est l’Armée libanaise qui sera aux premières lignes, car c’est elle qui est déployée dans cette région sensible.
Reste à savoir quelle sera l’attitude des groupes armés? Opteront-ils pour la fuite en avant, en attaquant à nouveau l’armée, comme ils l’ont fait en août 2014? Tenteront-ils de se venger en perpétrant des attentats terroristes contre les fiefs du Hezbollah? Ou accepteront-ils leurs nouvelles conditions, bien qu’elles soient désavantageuses?

 

Paul Khalifeh

Le missile Burkan
Le missile iranien al-Achtar, connu au Liban et en Syrie sous le nom de Burkan, est tiré à partir d’une rampe de lancement similaire à celle des roquettes Katioucha. Mais sa portée et sa force de destruction sont différentes. Burkan a une portée réduite qui va de 1 à 5 kilomètres, selon le poids de sa charge explosive, ce qui en fait une arme peu coûteuse mais très efficace contre les groupements de troupes ennemis. Ce missile, d’un calibre de 300 mm (contre 107 ou 122 mm pour les roquettes multitubes) est doté de deux charges explosives pouvant aller de 200 à 500 kilogrammes. La première charge a un effet destructeur, provoqué par le souffle de l’explosion. La seconde a un effet de dispersion, sur un grand rayon, de milliers d’éclats métalliques, destinés à faire le plus grand nombre de victimes.

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