Magazine Le Mensuel

Nº 3009 du vendredi 10 juillet 2015

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L’inceste au Liban. Briser le tabou

Au Liban, les abus sexuels commis sur des mineurs par des membres de leurs familles sont monnaie courante. Pourtant, le silence qui pèse sur ces actes incestueux est étouffant. Peur des représailles ou des qu’en-dira-t-on, l’inceste est trop peu dénoncé. Magazine a recueilli les récits des victimes et des témoins d’incestes, qui ont décidé de briser le tabou.

Dans les bureaux de l’association Kafa, assistantes sociales et psychologues luttent pour la protection de la femme et de l’enfant. Aux dossiers des femmes abusées, ouverts au départ pour des violences conjugales, se greffent des abus subis dans l’enfance. «A mesure des séances psychologiques, qui peuvent être très nombreuses, on découvre dans beaucoup de cas que les femmes ont été abusées plus jeunes. Ces abus sont parfois de nature incestueuse», affirme Rima Abi Nader, assistante sociale à Kafa.
Que ce soit par oubli, par ignorance ou par refus de ressasser des histoires anciennes, ces femmes ont du mal à avouer ce qu’elles ont subi par le passé.
 

Profond traumatisme
Diya*, prise en charge par Kafa depuis cinq ans, a décidé de parler. Elle ressent le besoin de témoigner afin d’adresser un message aux victimes et aux témoins d’incestes.
Au premier abord, Diya affiche une joie de vivre très communicative. Ce n’est que lorsqu’elle commence à se confier qu’on distingue chez elle un profond traumatisme. Victime d’un père incestueux, elle a trop longtemps souffert du silence de sa mère, symptôme d’un tabou ambiant et persistant.
«Malgré les progrès, Diya reste très perturbée», confie sa psychologue qui la suit régulièrement depuis cinq ans. Grâce au suivi psychologique et aux activités régulières avec d’autres femmes abusées, elle parvient à parler de son histoire. «J’avais 7 ans quand mon père m’a violée pour la première fois. Lorsque j’ai vu le sang, j’ai eu très peur, je ne savais pas ce qui se passait, ni ce que cela signifiait. Paniquée, j’en ai parlé à ma mère qui n’a pas su quoi dire ni quoi faire. Les abus de mon père sont alors devenus chose courante, une sorte de routine dont personne ne parlait à la maison». Le calvaire de Diya dure dix ans.

 

Un fait commun peu dénoncé
«J’ai pris conscience, à l’âge de 16 ans, de la gravité des actes que me faisait subir mon père. Une camarade de classe m’a emmenée faire des tests chez un médecin. Celui-ci m’a annoncé que j’avais effectivement été violée à plusieurs reprises». Diya a alors pris son courage à deux mains, laissant tout derrière elle, bien décidée à rompre avec la famille et ses pratiques. «Je suis d’abord allée à la police. Je leur ai dit que mon père m’avait frappée et violée pendant tout ce temps. Mais la police n’a rien voulu faire. J’ai donc décidé de vivre toute seule après avoir essayé les foyers associatifs dont je n’ai pas supporté la discipline. Aujourd’hui, je n’ai personne. Mon père me cherche, et j’ai toujours peur. C’est quelqu’un de très violent. J’ai aujourd’hui vingt-sept ans, mais pour moi rien n’a changé».
Aussi horrible puisse-t-elle être, l’histoire de Diya n’est pas un cas isolé.
Une étude réalisée au Liban en 2006 par Kafa, Save the children et le ministère des Affaires sociales montre la banalité de l’inceste. Sur un échantillon de 1 000 enfants, 54% garçons et 45% filles âgés de 8 à 17 ans, près d’un cas sur cinq a subi un abus sexuel. Pris dans son acception large, l’abus sexuel peut constituer un acte physique, visuel ou même oral. Dans la moitié des cas recensés, les abus sont commis au sein du cercle familial, par une personne connue de l’enfant.
Fait commun donc, mais trop rarement dénoncé. Une autre étude, réalisée par les mêmes auteurs, en 2008, estimait que 219 000 enfants ont été victimes d’abus sexuels au Liban. Mais seuls 46 cas ont été jugés.
«Contrairement aux idées reçues, ce ne sont ni la pauvreté, ni l’analphabétisme ou le milieu social délétère qui sont responsables d’un tel silence, mais bien le manque de communication et l’éducation reçue», observe Myra Attallah, coordinatrice du suivi psychologique à Himaya, association libanaise œuvrant pour la protection de l’enfant.
Que ce soit la victime ou le témoin, les réticences à dénoncer ces pratiques sont grandes. Peur d’entacher sa réputation, d’éclater le foyer familial ou peur des représailles, les situations décrites par les associations sont éloquentes: une jeune fille souhaitant sauver son image pour mener sa vie future de femme mariée; une mère soucieuse de protéger l’institution familiale; un enfant effrayé par les menaces de son père.
Une association a même été confrontée à ce discours: «Je me porte responsable des actes incestueux que mon père me faisait subir, à cause de ma mère qui me laissait entendre que c’était moi qui le provoquais et qui le séduisais».
Face aux réticences des victimes et témoins à parler de l’inceste, difficile d’imaginer une amélioration de la situation.

 

Le paradoxe de la loi
La relative faiblesse de la loi concernant l’inceste ne permet pas une réelle dissuasion ni une solution pour l’enfant et sa famille. Wissam Kotait, responsable à Himaya du suivi psychosocial des enfants victimes d’abus, pose la question de la stabilité de l’enfant lorsque son agresseur revient dans la famille cinq ans seulement après son crime.
Si la loi ne permet pas d’arrêter ces abus, elle n’encourage pas non plus leur dénonciation. Contrairement à l’abus sexuel, l’abus physique ne tombe pas sous le coup de la loi tant qu’il ne présente pas de traces visibles. Les associations notent que les enfants battus ont bien moins du mal à rapporter leurs malheurs, dans la mesure où ils savent que les conséquences pour eux et leurs familles seront moindres. C’est donc le paradoxe de la loi qui, au lieu d’éviter ces pratiques, renforce le tabou.

Rétablir le dialogue
Le chemin est semé d’embûches, tant la société libanaise, prise au piège du repli communautaire, ne prend pas le temps de réfléchir sur elle-même et de se remettre en question. «La remise en cause d’une tradition, familiale ou religieuse est, par les temps qui courent, synonyme de faiblesse, donc de menace pour la survie de la communauté», déplore Linda Matar, militante féministe des premières heures.
Des mentalités bloquées, que les associations s’emploient à faire bouger doucement mais sûrement. A travers de vastes campagnes de sensibilisation, menées successivement par Abaad, Kafa ou Himaya, et soutenues par le ministère des Affaires sociales, l’abus sexuel s’invite petit à petit à la table des sujets débattus en famille, entre amis ou à l’école.
«L’objectif de nos campagnes est de sensibiliser un maximum d’enfants et de parents, afin d’expliquer en quoi consiste un abus sexuel, en quoi il diffère de l’acte affectif, pour en montrer la perversité», insiste Jihane Isseid, responsable de programme à Abaad.
L’éducation est donc primordiale dans le processus de prise de conscience d’une société. De la prise de conscience à la dénonciation, il y a un gouffre: on peut savoir qu’un acte est malsain sans pour autant vouloir le dénoncer ou le porter sur la place publique. Pour franchir ce pas crucial, les victimes et témoins d’inceste doivent bénéficier d’un soutien et d’un suivi.
Jeanine Kassouf, assistante sociale à l’Union pour la protection des enfants au Liban (Upel), la seule ONG en charge des dossiers juridiques concernant les mineurs, souligne l’effet positif des campagnes. «Lorsque j’entame la procédure de suivi d’un mineur victime d’inceste, je constate qu’au sein de la famille, les langues se délient plus facilement qu’avant. Les campagnes permettent d’installer le dialogue et de l’étendre aux couches familiales plus éloignées. Un cas d’inceste restait, auparavant, confiné aux parents et grands-parents. A présent, les oncles, les cousins ou les beaux-frères peuvent être mis au courant. Ce dialogue permet à l’enfant de trouver un soutien plus facilement, ce dont il a cruellement besoin».
Lorsqu’elle a appris que son mari abusait de ses enfants, Latifa a su compter sur le soutien décisif de son frère, qui l’a dirigée vers Kafa. Cela fait trois ans qu’elle et son fils aîné de 9 ans sont suivis régulièrement par l’association. Elle s’est confiée à Magazine, afin de délivrer un message aux mères de ce pays, pour une prise de conscience générale: «N’ayez plus peur, pensez à protéger vos enfants».
«Mon mari et moi connaissions un mariage heureux. Il me traitait bien, mais il était le plus souvent à l’étranger pour son travail. Un an après notre mariage, nous avons eu notre premier enfant, un garçon puis, deux ans plus tard, une petite fille. A cette époque, mon mari ne vivait pas avec nous. Lorsque mes deux premiers enfants avaient trois ans et un an, nous sommes allés le rejoindre à l’étranger pendant deux ans et demi. Tout s’est passé à merveille, j’étais même à nouveau enceinte. Seule chose étrange, il ne me touchait pas beaucoup et dormait souvent avec les enfants. Après ces deux ans et demi de vie commune, nous sommes rentrés au Liban, et mon frère a détecté une attitude étrange chez mon fils aîné, âgé de 6 ans. Il m’a alors questionnée, je lui ai raconté innocemment que tout allait bien sauf peut-être que leur père dormait avec eux, sans penser une seconde que quelque chose avait pu se passer durant ces nuits. Il m’a alors conseillé de faire suivre mon enfant par Kafa, ce que j’ai fait. Après de nombreuses séances avec la psychologue, il a reconnu avoir été attouché par son père, de même que sa petite sœur âgée de trois ans. Maintenant, j’ai trois enfants, mon mari est toujours à l’étranger, et je ne veux plus entendre parler de lui. Cela n’a pas été chose facile, mais je suis soutenue par toute ma famille, qui est aussi celle de mon mari puisque nous sommes cousins».
Le courage de ces mères témoins force le respect et l’admiration. «Elles sont prêtes à tout pour protéger leurs enfants, y compris rompre tout lien avec la famille et le mari avec lequel la vie conjugale se passait parfois très bien», insiste Rima Abi Nader qui rappelle, malgré tout, que ces cas restent rares.

Elie-Louis Tourny

*Les noms des victimes et témoins qui se sont confiés à Magazine ont été modifiés.

Les programmes de Himaya
Himaya, ONG sœur d’Arc-en-ciel, dispose de trois programmes, visant chacun à répondre aux problèmes auxquels font face les enfants. Le premier programme est un programme de formations spécifiques données à un public très divers, sur le thème de la protection, au sens large du terme. Il vise principalement à détecter les cas d’abus. L’équipe de Himaya se rend dans la Békaa pour former le personnel d’une grosse compagnie agricole. Cinq cents enfants se sont déplacés pour l’événement. Ils ont réalisé des ateliers avec les employés, pour entraîner ces derniers à détecter les messages d’autoprotection. Le deuxième programme est un programme d’éducation. Himaya dispose de garderies d’inclusion, ainsi que d’un système d’après-école. Ces deux programmes donnent la possibilité d’orientation de l’état de maltraitance vers ce que Himaya appelle l’état de résilience. Il s’agit du troisième programme qui travaille sur le fait de rebondir après un traumatisme.

 

Ce que dit la loi
L’article 505 du chapitre des attentats aux mœurs du Code pénal condamne toute personne qui aura commis l’acte sexuel avec un mineur de 7 à 17 ans à des travaux forcés pendant cinq à sept ans. Le minimum de la peine sera de quinze ans si l’enfant n’avait pas sept ans révolus.
L’article 506 précise: l’acte sexuel commis avec un mineur de quinze à dix-huit ans par son ascendant légitime ou naturel, son allié dans la ligne ascendante et toute personne exerçant sur lui une autorité légale ou de fait, ainsi que par les serviteurs desdites personnes, sera puni de travaux forcés à temps.
D’autre part, l’article 522 dispose que toute poursuite et toute peine promulguées à l’encontre d’un violeur doivent être annulées si celui-ci épouse sa victime.

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