Magazine Le Mensuel

Nº 3020 du vendredi 25 septembre 2015

à la Une

L’armée russe en Syrie. La nouvelle donne de Poutine

Le déploiement de troupes russes modifie les règles du jeu en Syrie. Face à l’acharnement de l’Occident et de l’Etat islamique (EI) contre Damas, Moscou prône l’inversion des priorités en faveur d’une alliance internationale incluant l’armée syrienne, qui se bat sur tous les fronts contre les jihadistes. Pour le Kremlin, la solution du conflit passe par la lutte antiterroriste et non par le renversement du régime.
 

Le fiasco de la coalition américaine contre l’EI et l’intransigeance de Washington, opposé à toute coopération avec l’armée syrienne, favorisent la progression de Daech qui se manifeste, désormais, dans la banlieue sud de Damas, à l’est de Homs et au nord d’Alep. La Russie passe à l’offensive, craignant la contagion islamiste sur ses propres territoires musulmans du Caucase, en cas d’effondrement général. Elle vient d’établir un pont aérien vers la Syrie pour y acheminer du matériel militaire. Les préparatifs pour une intervention russe de grande envergure aux côtés de l’armée syrienne semblent complets. Brisant l’unilatéralisme occidental, Moscou impose à Washington une coordination militaire contre l’EI et le Front al-Nosra, qui se traduit par la création d’un centre de commandement commun.
A cet effet, la Russie a acheminé des bâtiments préfabriqués et une station de contrôle du trafic aérien portative. Elle a déployé dans l’aéroport militaire de Hmeimim, près de Jablé, qu’elle a agrandi, six chasseurs Sukhoï Su-30 et six Sukhoï Su-34, et a mobilisé des hélicoptères Mil Mi-23 et Mi-25, qui accompagneront les forces terrestres syriennes dans leurs contre-offensives prévues dans le Nord pour les semaines à venir. L’armée syrienne devrait recevoir, pour sa part, huit hélicoptères Mi-28 conçus comme un engin antichar, capable de détruire des cibles de jour comme de nuit. Ils s’ajouteront aux 80 MiG-29 et aux 20 Sukhoï Su-28 que possède actuellement l’aviation syrienne. Damas attend également la livraison de 24 MiG-29 et de 39 avions supersoniques Yakovlev Yak-130, qu’elle avait commandés avant la crise. La modernisation des forces aériennes syriennes devrait permettre aux troupes gouvernementales de repasser à l’offensive.
La première phase des opérations reposera sur un échange de renseignements avec Damas, qui dispose d’informations abondantes sur les regroupements de l’EI sur le terrain. La mobilisation des forces aériennes prélude la campagne de bombardements intensive destinée à briser l’étau autour des villes syriennes encerclées par les jihadistes, notamment Alep et Deir Ezzor. Les opérations viseront les bases jihadistes tchétchènes et russes de l’EI, que Moscou souhaite anéantir en Syrie avant leur retour en Russie. Elle sera suivie d’une offensive terrestre de l’armée syrienne dans certaines zones clés contrôlées par les jihadistes de Jeich el-Fateh (L’armée de la conquête) et de Daech. Bagdad a apporté son soutien en accordant à l’aviation syrienne l’autorisation de survoler le territoire irakien en cas de nécessité.
Dans ce contexte, le secrétaire américain à la Défense, Ashton Carter, et son homologue russe, Sergueï Choïgou, ont repris contact, une première depuis le début de la crise ukrainienne il y a un an et demi. La Syrie est allée plus loin en déclarant, le 17 septembre, qu’elle demanderait le déploiement de troupes russes si cela s’avérait nécessaire. Quelques heures plus tard, le Kremlin annonçait que Moscou serait prêt à étudier l’envoi de troupes en Syrie si le président Bachar el-Assad en faisait la demande. Mais les informations émanant de Syrie confirment déjà la présence de troupes russes à Lattaquié et à Damas. Le nombre de conseillers et d’instructeurs russes est estimé à 1 700, selon le journal Kommersant.

 

Les priorités changent
Au cours de son discours, prévu vendredi à l’Assemblée générale des Nations unies, le président russe, Vladimir Poutine, présentera probablement une feuille de route pour la campagne contre l’EI. Il devrait également demander à la Turquie et à la Jordanie d’empêcher le financement et l’infiltration de jihadistes vers la Syrie, conformément aux résolutions du Conseil de sécurité.
Oubliées les exigences américaines relatives au départ d’Assad. L’heure est à la guerre antiterroriste. En Syrie, le chef de l’Etat est officiellement le commandant des forces armées. Sur le terrain, il joue le rôle de fédérateur des troupes gouvernementales et supplétives qui combattent al-Qaïda et l’EI. Sa démission, en temps de guerre, provoquerait l’implosion de l’armée, qui représente le dernier rempart face au chaos au Moyen-Orient, affirme Moscou. L’effondrement des troupes syriennes priverait la coalition de troupes terrestres et paverait la voie à la domination de l’EI, qu’aucune campagne de bombardements ou armée étrangère ne saurait éliminer.
Au niveau politique, l’offensive anti-jihadiste mettra un terme à l’amalgame établi entre opposition et terroristes. Poutine lancera un processus politique en Syrie, qui devrait permettre la formation d’un gouvernement d’union nationale avec l’opposition civile et des élections législatives.

 

Jihadistes instrumentalisés
Depuis le début de la campagne militaire, lancée par la coalition américaine en août 2014, Daech a presque doublé la superficie des territoires qu’il contrôle. L’EI avance sur tous les fronts en Syrie, à l’exception des zones kurdes. En Syrie, il a conquis la ville antique de Palmyre, les champs pétroliers des plaines centrales, et menace désormais l’autoroute qui relie Damas à Hama. Ses combattants se manifestent à l’est de Homs et d’Alep ainsi que dans la banlieue sud de Damas, où ils contrôlent les quartiers de Qadam, de Yalda et le camp de Yarmouk. Au lieu d’exiger le bombardement des combattants de l’EI, l’ancien directeur de la CIA, le général David Petraeus, a proposé, le 31 août dernier, une alliance avec les «modérés» d’al-Qaïda en Syrie pour faire face au califat. L’option n’a pas été retenue, du moins pas devant les caméras… Mais, sur le terrain, les alliés de Washington, notamment la Turquie et l’Arabie saoudite, ont intensifié leur soutien aux jihadistes de la coalition Jeich el-Fateh, dirigée par le Front al-Nosra, tout en faisant preuve de laxisme face au transit d’armes et de combattants de la Turquie vers l’EI.
En mars dernier, une force hétérogène, formée de jihadistes étrangers et syriens, conduits par al-Qaïda, s’emparait de la ville d’Idlib sans que la coalition ne bouge un seul avion tout au long des combats. Un mois plus tard, des combattants extrémistes, tchéchènes et saoudiens en majorité, faisaient irruption à Jisr el-Choughour. Les Américains ont également brillé par leur absence lors des attaques de l’EI contre les villages assyriens, chrétiens, ismaéliens et druzes du centre et du sud de la Syrie. Depuis plus de deux ans, les unités de la Garde républicaine et des combattants des tribus sunnites des Choeitat et des Bou Saraya repoussent, seuls, les offensives de l’EI dans la ville assiégée de Deir Ezzor, survolée tous les jours par des dizaines d’avions de la coalition, qui se contentent d’observer.
D’ailleurs, le 31 mai dernier, le Washington Post révélait que 75% des avions américains de la coalition retournaient dans leur base sans avoir largué leurs munitions par manque de cibles, sous prétexte qu’ils n’avaient pas de renseignement sur le terrain.
Les deux tiers du territoire syrien sont désormais occupés par l’Etat islamique et al-Qaïda, alors que les trois quarts de la population syrienne, dont 7 millions de réfugiés internes, s’entassent dans les zones contrôlées par l’Etat. 
Les récentes initiatives russes, visant à mettre sur pied une coalition internationale contre l’EI incluant la Syrie, l’Iran, l’Arabie saoudite et la Turquie, se sont heurtées à l’intransigeance de Washington, de Riyad et d’Ankara, qui ont posé comme préalable le départ du président syrien, Bachar el-Assad. Pour atteindre cet objectif, Washington n’a reculé devant rien. Dans un document officiel de l’Agence de renseignements du Pentagone (DIA), les Etats-Unis avouent, en effet, avoir instrumentalisé les jihadistes afin de renverser le régime syrien. Le texte, daté du 12 août 2012, a été déclassifié le 18 mai 2015 à l’initiative du Judicial Watch, dans le cadre de la campagne pour les présidentielles. Il rapporte que «les pays occidentaux, les Etats du Golfe et la Turquie soutiennent en Syrie les forces de l’opposition qui tentent de contrôler l’est» du pays. Il existe «la possibilité d’établir un émirat salafiste en Syrie orientale, et cela est exactement ce que veulent les puissances qui soutiennent l’opposition, pour isoler le régime syrien».
Qui veut la paix prépare la guerre
Depuis 2011, les jihadistes affluent par milliers à l’aéroport d’Ankara ou d’Istanbul en provenance de dizaines de pays. Ils logent dans des maisons affectées par les réseaux islamistes, avant de poursuivre leur trajet en voiture ou en bus vers la Syrie. Les armes et les munitions financées par les Etats du Golfe suivent le même trajet. Il arrive parfois que l’armée turque bombarde les positions de l’armée syrienne pour aider les jihadistes, comme ce fut le cas dans le village arménien de Kassab, l’an dernier, ou à Yaaroubiyeh et dans les villages kurdes de Hassakeh. En soutenant les jihadistes, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan entendait faire d’une pierre trois coups: renverser le président Assad, instaurer un régime islamiste à Damas et se débarrasser des combattants kurdes en Syrie. Vantant ce qu’il considère être les valeurs humaines incarnées par le califat, l’ancien vice-Premier ministre turc, Emrullah Isler, déclarait, le 8 octobre 2014, que les jihadistes de «l’EI tuent mais, au moins, ils ne torturent pas».
Al-Qaïda est également promue par l’opposition pro-occidentale. Dès 2012, Georges Sabra, Borhane Ghalioune et Michel Kilo affirment que «le Front al-Nosra fait partie de la révolution du peuple syrien». Ils sont rejoints par Laurent Fabius qui affirme que la branche syrienne d’al-Qaïda fait «un bon boulot». Le 7 mars 2013, le chef de l’Armée syrienne libre (ASL), Salim Idriss, prononce un discours au Parlement européen à Bruxelles sous les applaudissements des eurodéputés, au cours duquel il prend la défense d’al-Qaïda en Syrie, qu’il présente comme un partenaire honnête.

Talal el-Atrache
 

Entre l’EI et les démocrates
Le 5 août 2013, l’opposition et les pays occidentaux saluaient la chute de l’aéroport militaire de Menneg au nord d’Alep, tombé aux mains des rebelles. Une vidéo tournée sur place montre le commandant de l’Armée syrienne libre (ASL) à Alep, Abdel-Jabbar Oqaidi, en compagnie d’Abou Jandal Masri, commandant de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL). La scène se passe en présence d’Abou Omar el-Chichani, qui deviendra le ministre de la défense de l’EI. Le commandant de l’ASL salue les «héros de l’EIIL», qui jurent de «nettoyer le Levant des infidèles». La coopération entre les «laïcs» de l’ASL et les jihadistes étrangers bat son plein, notamment contre les kurdes à Yaaroubiyeh, à Kassab contre l’armée syrienne et, plus récemment, à Jisr el-Chaghour. Présentés dans la presse occidentale comme des «rebelles syriens», les étrangers s’imposent graduellement sur le terrain, effaçant toutes les traces de l’ASL. Le 4 mars 2013, à Raqqa, les émirs des fronts Jabhat el-tahrir el-islamiya et Jabhat el-Choura, deux formations qui feront partie quelques mois plus tard de l’EI, sont acclamés par la presse occidentale qui les présente comme des démocrates de l’ASL. Oqaidi déclare sur la chaîne Orient: «Daech n’est pas un mouvement terroriste (…). Daech a libéré les habitants d’Alep des gangsters» (allusion aux milices corrompues de l’ASL).

Pour la Russie, des intérêts géopolitiques en Syrie
La position de la Russie en Syrie est liée à des considérations stratégiques de taille.
Moscou craint une contagion jihadiste dans ses Républiques musulmanes du Caucase, notamment l’Ingouchie, le Daghestan et la Tchétchénie, ainsi que dans les ex-Républiques soviétiques d’Asie centrale. Ces craintes sont exacerbées par l’existence de brigades russes bien organisées au sein de l’EI.
Après les attentats du 11 septembre 2001, Washington a déployé des bases en Asie centrale et au cœur même des ex-Républiques soviétiques, soit dans la zone d’influence russe, au nom de la lutte contre le terrorisme jihadiste. De l’Extrême-Orient en passant par l’Asie centrale et, plus récemment, en Europe de l’Est et en Ukraine, Washington a réussi à endiguer Moscou. L’installation de nouvelles bases en Roumanie et l’apparition des premiers navires de guerre américains dans les eaux de la mer Noire, riche en pétrole, ont accru l’importance stratégique de Damas aux yeux de l’armée russe. La base navale que possède Moscou dans la ville portuaire de Tartous, en Syrie, représente son seul port d’attache en Méditerranée, qu’elle a d’ailleurs agrandie ces dernières années. S’ajoute à ces défis, l’installation, à l’est et au sud de ses frontières, du bouclier antimissile américain, perçu comme une provocation aux yeux des Russes.
Moscou entend pousser Washington à cesser sa politique expansionniste antirusse et prône une approche multilatérale en Syrie, afin d’éviter la déstabilisation de la région.
Les enjeux liés au contrôle du marché des ressources énergétiques suscitent l’intérêt de la Russie. Le projet du Qatar, visant à construire un gazoduc vers la Méditerranée via la Syrie, permettrait à l’Europe de réduire sa dépendance à l’égard du gaz russe. C’est Damas qui a mis en échec le projet qatari, ce qui explique, entre autres, le soutien de Doha aux mouvements intégristes en Syrie.

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