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Nº 3026 du vendredi 6 novembre 2015

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Kamel Daoud, Choix de l’Orient. «Tout le monde a visité le Liban par l’imaginaire»

Lauréat l’année dernière notamment du prix Liste Goncourt/Choix de l’Orient, pour Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud était invité au Salon du livre pour recevoir la traduction arabe de son roman aux éditions Al-Jadeed.

Quelle est l’importance de cette traduction?
Elle est d’abord personnelle. C’est la garantie d’une diffusion plus large, plus importante et qui a plus de sens, puisque le grand handicap des écrivains francophones ou anglophones dans le monde arabe, c’est qu’ils ne touchent pas la grande majorité des lecteurs. D’un autre côté, ayant subi, avec d’autres écrivains francophones en Algérie, d’énormes critiques par les conservateurs et les islamistes, de par l’histoire coloniale et le débat politique, le fait que le livre soit traduit en arabe, et bien traduit d’ailleurs, est un argument pour rééquilibrer les choses, et ça fera plaisir aux lecteurs arabophones qui me soutenaient, mais qui n’avaient pas accès au roman. La traduction est importante du point de vue de la diffusion, de la visibilité et d’un point de vue symbolique.

Le roman a eu un tel succès. Est-ce dû, selon vous, au fait que ce soit autour de Camus, de Meursault, de l’audace de l’idée…?
Je pense que c’est tout cela à la fois. Peut-être que le livre a plu en termes d’écriture, ou parce qu’il tourne autour de Camus. Mais aurait-il eu le même sens s’il avait été écrit par un Libanais ou un Tunisien? Peut-être parce que je suis algérien et que Camus est né en Algérie. Peut-être aussi que c’est le moment, parce que le succès d’un livre ne dépend pas uniquement de sa qualité. Il faut rester humble. Ça dépend aussi de la magie, du hasard. Beaucoup de choses entrent en considération.

Dans le roman, vous faites d’Albert Camus un personnage…
Tout à fait. Dans l’histoire algérienne actuelle, Camus est, à la fois, un écrivain et un personnage de la polémique politique permanente. Il n’a pas fait la guerre; il a choisi de partir, il a pris position honorablement pour la paix. Donc, le discours officiel lui en veut. La guerre ne pardonne pas, il faut prendre parti. Il est nié et, en même temps, les gens le lisent, le commentent, parfois même sans l’avoir lu. Certains peuvent se lancer dans des heures de discussion, alors qu’ils ne connaissent que cette célèbre phrase qu’il a prononcée en Suède en recevant le prix Nobel: «Entre la justice et ma mère, je préfère ma mère». C’est parce que Camus, dans l’imaginaire algérien, est plus un personnage qu’une personne; je l’ai donc impliqué comme personnage dans le roman.

Le livre a eu des interprétations multiples et différentes. Qu’est-ce qui n’a pas encore été dit?
Cela dépend des pays, des cultures, des lecteurs. Certains ont vu un seul aspect du livre. En Algérie, par exemple, beaucoup ont vu l’aspect religieux plus que l’aspect philosophique ou d’histoire. Pour d’autres, c’étaient les mythes bibliques. En France, ils ont été surtout marqués par l’écriture. Au Viêtnam, c’était l’aspect postcolonial qui primait. Je suis étonné qu’un livre de 200 pages puisse provoquer autant d’interprétations.
En Algérie, il y a énormément de gens qui ont été passionnés par le roman, et par moi malheureusement. L’admiration provoque aussi le contraire, j’ai reçu beaucoup d’insultes, d’appels à la mort. Mais je reste très froid, parce que je fais la différence entre l’image publique que les gens ont de moi et moi-même. Beaucoup d’Algériens m’embrassaient dans la rue et prenaient une photo avec moi. Parfois, ils n’ont même pas lu le roman; ils ont besoin d’avoir une image positive après des années de guerre, l’image d’un jeune qui a réussi. Généralement, cela arrive avec les footballeurs. Mais pour un écrivain… c’est rare.
 

Propos recueillis par Nayla Rached

Entre les pays
Attablés à Zaitunay Bay, entre le soleil, la mer, le souffle chaud de la journée, le souvenir de Feyrouz, la curiosité de découvrir la ville, Kamel Daoud, qui vient pour la première fois au Liban, affirme: «Tout le monde a visité le Liban par l’imaginaire, tout le monde rêve de visiter Beyrouth. Je ne suis pas dupe; c’est un fantasme mais, en même temps, une histoire très dure. On le voit sur les murs, sur les visages. Vous avez quelque chose de plus par rapport à nous, en Algérie, peut-être, et nous avons quelque chose de plus par rapport à vous, c’est que vous avez cette capacité à renaître, alors que nous, la guerre civile nous a fait très mal et, jusqu’à maintenant, on le ressent. Là, les gens sont vivants, se promènent, sont libres dans leurs corps, mais nous voyons quand même que la ville est divisée. J’aimerais revenir librement, sans agenda, pour voir le pays».

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