Magazine Le Mensuel

Nº 3042 du vendredi 26 février 2016

general

Geagea-Aoun. L’alliance du «grand écart»

La politique libanaise est riche en renversements de situations. L’entente entre le chef des Forces libanaises (FL), Samir Geagea, et le fondateur du Courant patriotique libre (CPL), Michel Aoun, en est un exemple qui commence à avoir son importance sur la scène nationale.
 

C’est ainsi Samir Geagea qui a le mieux défendu le ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil, face à la cabale contre lui au sujet de ses positions dans le cadre des réunions de la Ligue arabe. C’est aussi Geagea qui a exigé que le communiqué du 14 mars ne comporte pas une accusation directe contre Bassil. Mais en même temps, le chef des FL poursuit sa campagne contre le Hezbollah, alors que le général Michel Aoun se cantonne dans un mutisme prudent. Cette entente entre les FL et le CPL suscite donc de nombreuses questions: s’agit-il d’une alliance réelle ou d’une manœuvre tactique, en réaction aux positions du Courant du futur? Les deux possibilités ont chacune leurs adeptes.
Ceux qui pensent qu’il s’agit d’une simple manœuvre se basent sur le fait que les négociations entre les deux formations ont commencé il y a plus d’un an et ce n’est qu’après l’adoption par Saad Hariri de la candidature du chef des Marada, Sleiman Frangié, à la présidence que Samir Geagea a décidé de franchir le pas. Son adoption de la candidature de Michel Aoun serait donc une riposte au choix de Hariri considéré comme dirigé contre lui. D’autant que Geagea avait entrepris, au cours de l’année écoulée, une tournée dans le monde arabe et en Europe pour faire du lobbying contre la candidature du chef du CPL. Il a donc dû se sentir particulièrement lésé par l’attitude de Hariri pour se résoudre à accepter «le moindre mal» que constitue pour lui la candidature de Michel Aoun. De même, pour les partisans de cette thèse, Geagea et Aoun restent en conflit sur la plupart des dossiers importants, notamment sur le Hezbollah et la Syrie, sans parler de l’Iran et de l’Arabie saoudite. Ce qui les unit est donc secondaire par rapport à ce qui les sépare. Pour cette raison, leur entente ne peut qu’être temporaire et tributaire des circonstances et ne peut pas devenir une véritable alliance. Enfin, si Geagea était vraiment sérieux dans son adoption de la candidature de Michel Aoun, il entamerait une série de contacts pour la faire accepter, au lieu de se contenter de critiquer le Hezbollah accusé de ne pas exercer de pressions sur ses alliés pour les pousser à élire le chef du CPL. Dans le même ordre d’idées, les partisans de cette thèse se demandent pourquoi Geagea ne demande-t-il pas à son bloc parlementaire de ne pas se rendre au Parlement lors de la séance du 2 mars, alors que sa présence pourrait contribuer à assurer le quorum requis pour l’élection de Sleiman Frangié?
Face à ces arguments, ceux qui croient que l’entente est sérieuse et définitive ont une tout autre lecture. Pour ceux-là, Samir Geagea s’est senti complètement marginalisé par Saad Hariri tout au long de leurs années d’alliance. Cela a commencé avec la formation de l’actuel gouvernement, auquel les FL ont refusé de participer dans l’espoir de voir les composantes du 14 mars se solidariser avec elles, mais nul n’a tenu compte de leur position. Il y a eu ensuite beaucoup d’autres échéances qui ont convaincu Geagea du peu de cas que fait de lui le Courant du futur. Mais le virage décisif a été la décision de Saad Hariri d’adopter la candidature de Sleiman Frangié à la présidence, sachant que pour le chef des FL, c’est la pire option. Frangié n’est pas seulement un adversaire, mais c’est aussi un leader du Nord qui risque de combattre Geagea dans son propre fief. La décision du chef des FL d’adopter la candidature de Aoun est peut-être une réaction à l’attitude de Hariri, mais elle a été mûrement réfléchie et elle est la suite logique de sa décision d’entamer des négociations avec le CPL. La pseudo-boutade de Saad Hariri lors de la commémoration du 14 février est venue conforter le chef des FL dans ses options. Il n’y a plus rien à tirer de son alliance avec le Courant du futur, alors qu’il a tout à gagner dans la consolidation de ses relations avec le CPL. D’abord sur le plan chrétien. Geagea a élargi son assise populaire au sein de la communauté chrétienne, au point que «la pseudo-boutade» de Saad Hariri a provoqué un tollé au sein de la base aouniste. De plus, grâce à cette alliance, Geagea compte former des listes communes avec le CPL au cours des élections municipales et, plus tard, législatives, ce qui lui permettrait d’avoir une influence certaine sur toute la base chrétienne qui, jusqu’à présent, lui échappait. Sur le plan national, cette entente lui permet un repositionnement qui lui donne un plus grand rôle sur la scène politique, un peu dans le genre du rôle joué par le bloc du leader druze Walid Joumblatt.

Joëlle Seif
 

Trêve avec le Hezbollah
Samir Geagea peut envisager une trêve médiatique avec le Hezbollah, qui a déjà commencé puisque, pour la première fois, les médias de ce parti sont tolérés à Maarab et diffusent ses conférences de presse. Sur le plan régional, l’entente avec le CPL lui permet d’être en harmonie avec les changements importants des derniers mois. Son grand défi est aujourd’hui de ne pas être hostile à l’Iran, qui n’est plus ostracisée par les Etats-Unis, sans perdre l’appui du royaume saoudien. Un grand écart qui n’est pas impossible à celui qui a surmonté le sang et les larmes avec le CPL.

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