Magazine Le Mensuel

Nº 3051 du vendredi 29 avril 2016

à la Une

Joumblatt vs Machnouk. Un conflit en cache d’autres

Et soudain ce fut la guerre… des tweets entre le leader druze, Walid Joumblatt, et le ministre de l’Intérieur, Nouhad Machnouk. Dans cette brusque tempête dans les relations, pourtant bonnes entre les deux hommes, nombreux sont ceux qui ont vu plus qu’un simple différend concernant la police judiciaire. Entre les appréhensions du Bey quant aux élections municipales, sa succession pour laquelle il prépare son fils Taymour et l’ombre de plus en plus imposante de ses adversaires druzes, les scénarios sont nombreux.  

Tout a commencé lorsque l’affaire du réseau de prostitution appelée «Chez Maurice» a été retirée de la police judiciaire pour être confiée au service de renseignements des Forces de sécurité intérieure (FSI). Le problème se situerait donc au niveau de la rivalité qui existe entre ces deux organes. Dans une entrevue télévisée, Joumblatt a reconnu que la police judiciaire n’appartenait pas à la communauté druze quoiqu’elle ait à sa tête un membre de cette communauté. Créé dans la foulée de l’assassinat de Rafic Hariri, le service de renseignements des FSI était supposé opérer sous la bannière de la police judiciaire. Sa formation avait pour objectif d’introduire un service de sécurité destiné à la communauté sunnite selon Joumblatt, mais il appelle aujourd’hui à une séparation entre ces deux institutions et réclame que tout ce qui a trait au terrorisme soit confié au service de renseignements des FSI en raison de son efficacité et du matériel dont il dispose.
La police judiciaire, à sa tête le général Naji Masri, un proche de Walid Joumblatt, a été accusée, à maintes reprises, de ne pas être à la hauteur de sa tâche. Aux affaires sécuritaires, la police judiciaire a toujours préféré se pencher sur les affaires financières, laissant ainsi la voie libre aux services de renseignements des FSI, qui se sont totalement approprié ce domaine. L’affaire de la prostitution des Syriennes «Chez Maurice» s’inscrit dans le même ordre d’idées. Ce dossier aurait dû relever de la police judiciaire mais à cause des multiples manquements de ce service, les investigations ont été confiées aux Renseignements. Ce qui a poussé Walid Joumblatt à crier au complot, allant même jusqu’à accuser le ministre de l’Intérieur de vouloir remplacer le général Naji Masri par le général Mounir Chaaban, un proche parent de Wiam Wahhab.
 

Wahhab en filigrane
Ces accusations ont surpris les officiers supérieurs des FSI, qui ont estimé que le général Masri, contrairement à d’autres officiers, n’occupe pas ses fonctions par intérim et qu’il ne quitte pas son poste avant un an et demi au moins. Il serait donc prématuré de parler de nominations. Pour ces officiers, celles-ci sont gelées, car elles nécessitent la signature du président de la République, du Premier ministre et des ministres de l’Intérieur et des Finances. Le ministre de l’Intérieur et des Municipalités, Nouhad Machnouk, et toute sa superpuissance est incapable, pour le moment, de procéder à une telle démarche.
Dans la guerre ouverte entre Joumblatt et Machnouk, le ministre de l’Intérieur a été soutenu par le Courant du futur, en particulier par Fouad Siniora. En défendant Machnouk, Siniora repoussait ainsi les attaques de Joumblatt contre Abdel-Menhem Youssef, son principal «homme» et conseiller. De son côté, le député Jamal Jarrah s’est «occupé» de son collègue de la Békaa-Ouest, Waël Abou Faour, porte-étendard de Joumblatt dans sa nouvelle croisade contre Machnouk.    
Les foudres du seigneur de Moukhtara ont fait lever plus d’un sourcil, et au-delà de ses attaques contre le ministre de l’Intérieur, il fallait chercher la véritable cible de sa colère, qui n’est autre que l’ancien ministre Wiam Wahhab. Dans la lutte qui l’avait opposé à Walid Joumblatt en 2011, Wahhab n’avait pas alors réussi à imposer son proche parent, le général Mounir Chaaban, l’officier le plus haut gradé de confession druze, à la tête de la police judiciaire comme successeur au général Salah Eid. Aujourd’hui, Wahhab serait en train de se préparer à prendre sa revanche dans la présidence de l’état-major de l’Armée libanaise, qui sera vacante au mois d’août, proclamant dans ses assises privées qu’il ne permettra plus à Walid Joumblatt de choisir et d’imposer à son gré.
Désormais, Walid Joumblatt n’est plus le leader incontesté des druzes. Ses mauvais calculs et ses paris erronés ont contribué à affaiblir son pouvoir aussi bien au Liban qu’en Syrie. L’ancien ministre, Wiam Wahhab, profite de ses faiblesses pour avancer lentement ses pions. Sur le plan local, à part toutes les alliances tissées par Wahhab, celui-ci entretient d’excellentes relations avec le ministre de l’Intérieur Nouhad Machnouk. Leur amitié remonte à plus de vingt ans lorsqu’ils étaient encore tous les deux journalistes. Quant aux paris de Wahhab, ils se sont avérés moins aventuriers que ceux de Joumblatt: résultat, les druzes de Syrie ne suivent plus le seigneur de Moukhtara dont l’influence est devenue presque inexistante auprès d’eux.

 

Leadership contesté?
Walid Joumblatt voit d’un très mauvais œil l’action au Chouf de Wiam Wahhab, qui profite de son amitié avec Machnouk et de la présence de ce dernier à la tête du ministère de l’Intérieur, pour offrir de multiples services à ses partisans. Joumblatt n’a pas l’habitude d’avoir de concurrents sur la scène druze quelle que soit leur popularité. La présence d’un proche de Wahhab, le général Mounir Chaaban, au ministère de l’Intérieur en tant que conseiller de Nouhad Machnouk, a été considérée par le leader druze comme une provocation.
Habituée à la tactique de Joumblatt, qui consiste à placer très haut la barre pour obtenir des gains minimes, la classe politique et, en particulier, le Courant du futur, ne sont pas dupes de la campagne du Bey contre Machnouk et qualifient celle-ci de simple «plaisanterie».
Les élections municipales sont une autre source d’inquiétude pour Walid Joumblatt. Elles seraient la principale raison de son conflit avec le ministre de l’Intérieur. Il semble, malgré le démenti formel apporté par Machnouk, d’une part, et Joumblatt, d’autre part, que le seigneur de Moukhtara aurait fait part au ministre de l’Intérieur de son désir de reporter les élections municipales. Mais Machnouk a coupé court à toute demande en ce sens, affirmant que le «ministère est prêt à mener des élections municipales» et ajoute que «celui qui réclame leur report le déclare ouvertement et en assume les conséquences». La nouvelle alliance entre le Courant patriotique libre et les Forces libanaises contribue à affaiblir la domination de Walid Joumblatt dans les régions sous son contrôle. Le seigneur de Moukhtara envisage cette échéance avec une grande amertume à l’ombre de l’accord de Maarab, alors qu’il est en désaccord avec le Courant du futur dans la région de l’Iqlim el-Kharroub.
Il semble de plus en plus probable que l’annonce par Walid Joumblatt de son intention de se retirer de la vie politique et de laisser la place à son fils Taymour est sérieuse. Il lui a déjà cédé son siège dans le salon du palais de Moukhtara pour recevoir ses partisans et l’emmène fréquemment avec lui à ses rencontres politiques à l’étranger. A ses visiteurs, Joumblatt affirme que sa lettre de démission du Parlement est déjà écrite, bien rangée dans un tiroir, et il attend la première réunion de la Chambre pour la présenter. Ceux qui connaissent Taymour de près affirment que l’héritier de Joumblatt, âgé de 33 ans, n’est pas passionné par la politique. Contrairement à son père, il n’aime pas les aventures et préfère travailler dans le calme et la discrétion. Dans les calculs du Bey, si la pilule des municipales doit, à tout prix, être avalée, autant en tirer profit en organisant des élections législatives partielles au Chouf, dans la foulée des élections municipales, loin de la tension et des exacerbations qui accompagnent les élections généralement. En annonçant sa décision de vouloir présenter sa démission de la députation, Walid Joumblatt impose ainsi l’organisation d’une élection législative partielle au Chouf, dans le cadre de laquelle Taymour n’aurait pas de concurrent sérieux. Mais pour parvenir à cette fin, il faudrait d’abord qu’une séance législative se tienne avant le 15 mai, à moins que quelque chose ne vienne provoquer le report des élections municipales. Cette éventualité a été écartée avec l’annonce, lundi après-midi, en grande pompe, par Nabih Berry, qu’il n’y aura pas de séance législative prochainement.
Dans les sables mouvants de la politique libanaise, Walid Joumblatt tente de se protéger comme il peut. Il se fait fort de sa relation avec Nabih Berry, ménage le Hezbollah et, malgré son lourd contentieux avec le Courant du futur, il sait parfaitement que Saad Hariri ne le laissera pas tomber. Celui-ci a toujours répété que «quoi qu’il arrive, Walid est celui qui a organisé les funérailles de mon père». Le contact entre Joumblatt et Hariri a permis de cerner les retombées de la polémique entre lui et Nouhad Machnouk, qui a déclaré que Joumblatt n’avait pas évoqué avec lui le report des élections municipales. Aujourd’hui, il brandit de nouveau sa démission et son retrait de la vie politique. Serait-ce une manœuvre pour s’attirer les sympathies ou calmer les esprits? Peut-on croire aux positions d’un homme, passé champion dans les revirements, à tel point que son comportement lui a bien valu le surnom de girouette? 

Joëlle Seif
 

Les conseils de l’Elysée
Au mois d’août dernier, les Joumblatt père et fils ont été reçus à l’Elysée par le président François Hollande. Walid Bey aurait fait part alors au président français de son intention de se retirer au profit de son fils. Hollande lui aurait conseillé de patienter un peu en raison de la situation critique que traversent le pays et la région. Le président Nabih Berry lui aurait prodigué un conseil similaire, surtout à l’ombre de la vacance présidentielle, dans laquelle le leader druze joue un rôle important, ce qui l’aurait poussé à geler quelque peu sa décision. Si le Bey avait présenté sa démission il y a un an, comme il en avait l’intention, cela aurait conduit à organiser aussi des élections législatives partielles à Jezzine, pour remplir le siège laissé vacant avec le décès du député Michel Hélou, et au Chouf. De toute manière, Walid Joumblatt a exprimé son dégoût et son intention de se retirer. D’ores et déjà, il s’est installé à Clémenceau, emportant avec lui des livres qu’il souhaite lire. Il a également préparé sa bibliothèque dans son appartement parisien, où il a l’intention de passer un peu de temps, de revoir ses amis, en particulier l’ancien ministre de la Culture Ghassan Salamé. Il se prépare aussi à publier une partie de ses mémoires. Son plan est très simple: d’abord faire parvenir son fils au Parlement pour lui céder ensuite la présidence du Parti socialiste progressiste (PSP) au cours de l’assemblée générale annuelle. Une assemblée qui ne cesse d’être reportée année après année…

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