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Nº 3052 du vendredi 6 mai 2016

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La parité islamo-chrétienne menacée. A Beyrouth, les partis contre la société civile

Ça y est, c’est parti! Les élections municipales devraient se dérouler à partir de dimanche et pendant tout le mois de mai. Les yeux sont essentiellement tournés vers Beyrouth où quatre listes s’affrontent. La liste des Beyrouthins, appuyée par les partis politiques sauf le Hezbollah, la liste de la société civile, Beirut Madinati, soutenue par les forces qui veulent le changement dans la douceur, la liste des Citoyens et citoyennes dans l’Etat (avec l’ancien ministre Charbel Nahas et la gauche) et, enfin, la liste des deux tiers – un tiers de Imad Wazzan qui ne veut pas respecter la parité entre chrétiens et musulmans, mais un partage religieux conforme «à la réalité», avec deux tiers de musulmans et un tiers de chrétiens.

Pour la première fois depuis 2010 et après des rendez-vous électoraux manqués, qu’il s’agisse des législatives ou de la présidentielle, les Beyrouthins retrouveront le chemin des urnes pour choisir leur nouveau conseil municipal de 24 membres (en principe 12 chrétiens et 12 musulmans) sur fond de crise non résolue des ordures, de scandales de corruption à plusieurs niveaux et d’assèchements des fonds publics. En principe, et selon les listes électorales, les électeurs sunnites sont majoritaires à Beyrouth et, avec un pourcentage de participation acceptable, ils pourraient donc élire sans problème le conseil municipal de leur choix, sachant que le scrutin est majoritaire. Mais la réalité est un peu plus compliquée que cela. L’enjeu des élections à Beyrouth est important à la fois pour le Courant du futur et pour les autres composantes politiques, puisque la capitale reste le lieu où le poids populaire se traduit par des acquis politiques, surtout en l’absence d’autres moyens pour mesurer la popularité de chaque parti.
Les élections municipales de Beyrouth seront donc un test pour le chef du Courant du futur de retour après plus de deux ans d’exil volontaire, et après toutes les secousses sur la scène sunnite, mais aussi sur la scène régionale. Elles sont aussi un test pour la société civile qui a mené les protestations contre la crise incroyable des ordures, qui a duré plus de huit mois et qui s’est résorbée sans qu’on connaisse les détails de la solution trouvée. Elles sont aussi un moyen pour les radicaux de rappeler leur existence et aux autres forces de se tailler une place, même relative, sur la scène politique locale.
Saad Hariri était face à un grand défi: parvenir à former une liste puissante au moment où son parti est tiraillé entre de nombreux courants et alors que les Saoudiens, ses alliés, ont fermé le robinet financier généralement ouvert en période électorale. En même temps, Hariri qui se veut le chef de file de l’islam modéré, qui parcourt le monde pour inciter les capitales étrangères à aider les Libanais à élire un président chrétien, devait, à tout prix, former une liste partagée entre 12 chrétiens et 12 musulmans, en tenant compte des partis chrétiens représentatifs, notamment le Courant patriotique libre (CPL) du général Michel Aoun et les Forces libanaises (FL) de Samir Geagea. Il était ainsi impératif pour lui, surtout en raison du fait qu’il est controversé au sein même de la communauté sunnite, de se présenter en rassembleur, réunissant autour de lui les principales composantes politiques et confessionnelles du pays.
 

Pari réussi pour Hariri
Ce pari a été réussi avec l’annonce de la formation de la liste Des Beyrouthins, présidée par le directeur de Solidere, Jamal Itani, qui se veut un mélange entre les familles de la capitale et les forces politiques, puisqu’elle regroupe des représentants des principales familles sunnites et chrétiennes qui ont, toutefois, une coloration politique: les sunnites sont proches du Courant du futur, les druzes sont choisis par Walid Joumblatt, deux des trois chiites sont proches du mouvement Amal et le troisième est choisi par le Courant du futur, alors que les candidats chrétiens sont partagés entre le CPL, les FL, les Kataëb, les chrétiens du 14 mars, le Tachnag, le Hentchag et le Courant du futur. Une composition hétéroclite qui fait de ce rassemblement une liste de coalition appuyée par la plupart des partis politiques représentés au Parlement, excepté le Hezbollah et quelques formations mineures. Forte de l’appui des forces politiques, cette liste est la plus solide et devrait rafler la majorité des sièges.
Pourtant, elle doit faire face à une véritable grogne populaire due notamment aux scandales de corruption qui se sont succédé ces derniers temps et à la crise des ordures, dont les parfums pestilentiels se font encore sentir dans les nuits beyrouthines. Dans ce sens, la liste de la société civile, Beirut Madinati, présidée par l’architecte et urbaniste Ibrahim Mneimné, se veut l’expression de cette grogne et promet aux électeurs de la capitale une alternative au pouvoir des partis et à la corruption. Formée de figures de la société civile et de jeunes femmes et hommes cultivés, elle promet aux Beyrouthins un meilleur avenir, tout en ne mettant pas la barre trop haut. Ses figures expriment les appréhensions quotidiennes des  habitants de la capitale et elle constitue une menace réelle pour la liste forte des partis politiques, car elle bénéficie d’un capital de sympathie. Mais le problème de Beirut Madinati est d’abord qu’elle affronte une liste forte de l’appui des partis politiques et confessionnels, à une époque où les sensibilités confessionnelles sont exacerbées. De plus, elle doit se partager la grogne populaire avec la liste des Citoyens et citoyennes dans l’Etat qui, tout en n’étant pas complète, lui arrachera les voix des mécontents radicaux sensibles aux protestations de l’ancien ministre Charbel Nahas qui ne cesse de dénoncer «les exactions de Solidere» (voir page 16). Si les protestataires avaient réussi à former une liste commune, ils auraient eu plus de chances de constituer une véritable menace pour la liste des partis. Tous les contacts entrepris dans ce but ont échoué et c’est en rangs dispersés que la société civile ou ses représentants mènent la bataille des municipales à Beyrouth.

 

La liste des trois tiers
Il faut enfin signaler la formation d’une quatrième liste, présidée par l’avocat Imad Wazzan, proche de l’ancien Premier ministre Chafic Wazzan. Formée de 15 musulmans et 9 chrétiens, cette liste a la particularité de briser la règle de la parité entre chrétiens et musulmans qui n’est pas officielle dans la loi pour les municipalités. Selon son chef, l’idée de cette liste est de se baser sur un partage équitable des sièges du conseil municipal de la capitale, qui devraient être répartis selon le principe des deux tiers pour les musulmans et un tiers pour les chrétiens si l’on veut respecter la répartition confessionnelle des électeurs. L’annonce a de quoi choquer les chrétiens, même si le chef de la liste se défend de vouloir les rayer du pouvoir ou d’être un extrémiste musulman. Imad Wazzan et sa liste ont peu de chances de rafler un siège au nouveau conseil municipal, mais leur participation aux élections a pour objectif de faire peur aux chrétiens et de les pousser à se raccrocher à la liste de Saad Hariri, considérée comme la véritable protectrice de la parité et donc des chrétiens.
La bataille des municipales à Beyrouth sera donc essentiellement un combat pour la parité et il s’agit d’une bataille pour la participation aux élections. Il s’agira de voir combien les électeurs sunnites répondront à l’appel de Saad Hariri et dans quelle mesure les chrétiens se sentiront motivés pour voter et réserver ainsi à leur communauté le même nombre de sièges qu’à l’accoutumée, 12 sur 24.

Joëlle Seif

Le cas du CPL
C’est grâce aux efforts déployés par le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, que le CPL a accepté de participer à la liste formée par Saad Hariri et annoncée à partir de son domicile. Non seulement le CPL a accepté d’être représenté sur cette liste lui donnant ainsi sa couverture, alors qu’il n’a pas ménagé ses critiques contre Solidere, mais il a aussi consenti de n’y avoir que deux membres déclarés et un sympathisant, sachant qu’il affirme représenter à lui seul la majorité des chrétiens. Il a donc fallu toute la persuasion de Geagea pour que le CPL accepte ces conditions, mais il l’a fait en traînant un peu les pieds, menaçant de se retirer à la moindre anicroche, notamment au sujet des listes de moukhtars. Même si le divorce n’est pas consommé, ses voix seront-elles partagées entre la liste des partis et celles de la société civile? Les urnes le diront.

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