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Nº 3063 du vendredi 22 juillet 2016

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Roméo et Juliette du Ballet Preljocaj. Une performance qui illumine l’amour

Après The Merchants of Bollywood, après Seal, Beiteddine Art Festival a accueilli, durant deux soirées, 19 et 20 juillet, le Ballet Preljocaj, dans une lecture contemporaine de Roméo et Juliette, à laquelle s’associe Enki Bilal.

«Dans une improbable Vérone, non pas futuriste mais fictive…» et pourtant, est-ce la réalité qui a rattrapé la création, la fiction, peu de choses semblent fictives dans cet univers créé par le chorégraphe français Angelin Preljocaj en collaboration avec le dessinateur et scénariste Enki Bilal qui signe les costumes et le décor. D’emblée, les spectateurs sont plongés dans un univers austère et inquiétant; une haute muraille en fer qui aurait nécessité plus de 24 heures de travail pour assurer son installation.
 

L’amour, la force de liberté
Dès le début, une impression de Big Brother plane, inquiétante, menaçante. Bloqués, les habitants de cette Vérone le sont, dans une ville hautement sécurisée sous continuelle observation. Une ville passablement délabrée, renvoyant l’image d’une ère dystopique qui se confirme à mesure que la performance ancre ses personnages, son histoire et son action. D’un côté, une classe favorisée et dirigeante, la famille de Juliette, de l’autre, une population misérable et exploitée, celle de Roméo.
Tour à tour, ces deux mondes se dessinent devant les spectateurs. Pour les uns, costumes sombres, aux embouchures pointues, corps rigides, gestes mécaniques, danse sèche, presque comme des automates, que rien ne peut faire chavirer ou dévier. Les gardiens de l’ordre, les hommes du système, avec leurs casques, se projetant sur le visage comme des œillères, harnachés à ne voir que ce qu’il leur est commandé de voir, de réprimander et d’interdire, ou avec leurs costumes en forme de Joker, qui surgissent par deux, des espèces de Pierrots damnés non lunaires qui, d’un battement de pied synchronisé, automatisé, tonnent comme une surveillance milicienne. Pour les autres, les sans-abris, des tableaux où les corps se meuvent en toute liberté, en volonté affirmée de défier le système, en costumes éthérés et colorés, en gestes amples, ondoyants, en contorsions qui raniment le corps dans son entité, vivants, toujours vivants, mus par un mouvement incessant, papillonnant et terre à terre. Eux, ils s’aiment, ils savent s’aimer, leur danse est empreinte de ce «5e élément».
On n’est plus dans les régimes totalitaires des pays de l’Est dans lesquels Angelin Preljocaj, marqué par sa culture et ses origines albanaises, avait choisi de situer cette histoire d’amour, créée en décembre 1990 pour le Lyon Opéra Ballet et de laquelle il propose une relecture en 1996. Il ne s’agissait pas d’une lutte de clans comme l’aurait voulu la tradition, mais d’un affrontement entre la milice chargée d’assurer l’ordre social et le monde des sans-abris. Aujourd’hui, les temps ont changé. On est là, maintenant, ici, partout dans le monde, où la liberté est menacée. La liberté sous toutes ses formes, en premier lieu la liberté d’aimer qu’incarnent ces Roméo et Juliette, contemporains, modernes, d’aujourd’hui.
Au cœur d’un affrontement de vie entre les deux camps, ils se rencontrent, ils s’isolent au cœur d’une danse, où rejaillit poignante, intense, la musique de Prokofiev. Les corps commencent à fusionner et le spectateur est saisi d’un frisson qui l’empoigne de bout en bout, qui s’infiltre jusque dans les moindres palpitations de son propre corps; la beauté prenante de ce moment scénique ou la fraîcheur du vent de Beiteddine, les sensations s’affûtent, pour osciller au fil des corps des 24 danseurs, leurs mouvements, leurs déplacements, les bras, les jambes, les bustes, les hanches, chaque muscle qui se tend et se distend, pour culminer dans une saisissante scène finale: la mort des amants. Avec une économie de mouvements impressionnante, souvent répétés comme un exutoire, comme une lamentation, comme un acte toujours renouvelé, toujours vierge, les regards braqués sur la scène, hypnotisés, le corps se révèle comme seul espace de liberté.

Nayla Rached

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