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Nº 3079 du vendredi 7 juillet 2017

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L’empereur à pied, de Charif Majdalani. «Pour faire encore… durer un peu l’éternité»

Sortie prévue le 17 août, aux Editions du Seuil, du dernier roman de Charif Majdalani, L’empereur à pied, où il recrée la dégradation de l’idéal de la montagne libanaise. Entre l’écrit et les mots, retenir le temps, pendant un entretien avec l’auteur.

Avec le sixième roman de Charif Majdalani, L’empereur à pied, après Histoire de la grande maison, Caravansérail, Nos si brèves années de gloire, Le dernier seigneur de Marsad et Villa des femmes, c’est un nouveau pan de sa grande œuvre qui se dévoile. Entre le plaisir de la lecture et l’assiduité du métier, un calepin posé à portée de main, me voici à prendre scrupuleusement des notes, en prévision des questions que j’aurais à lui poser. Dès les premières pages, progressivement, le dilemme s’instaure: faut-il continuer à lire de telle manière scrupuleuse ou laisser le plaisir prendre son cours, au fil de l’imaginaire qui ondoie, qui façonne, qui crée les mots, les phrases, les images. Assurément, il est impossible de résister à la puissance évocatrice des mots, des légendes de notre montagne que Charif Majdalani construit. De «l’idéal de la montagne comme terre d’origine et de sa dégradation, d’un lieu considéré comme paradisiaque et intouchable en un lieu de spéculation immobilière».
L’empereur à pied, «l’homme à la peau de mouton», c’est Khanjar Jbeili qui, «au cœur du XIXe siècle », descend en direction du hameau de Massiaf, accompagné de ses trois garçons. Il fondera un domaine sur les hauteurs d’Ayn Safié, forgeant la pierre et sa propre légende, pour finir «par faire partie de l’Histoire».
Dans l’œuvre de Charif Majdalani, au détour de l’Histoire et de ses multiples pans, de la montagne à la ville, du tissu social libanais à la pierre, se croise toujours l’idée de la construction des mythes. «Je suis passionné, dit-il, par la manière avec laquelle toute famille se crée des origines légendaires. On a l’impression qu’il est impossible d’avoir un véritable ancrage, une valeur, si à l’origine il n’y a pas une légende extraordinaire. La vérité parfois n’est pas reluisante, mais si elle est scellée dans un crime, dans la fuite, ça devient légendaire». Une idée qui est dans ce roman portée à son comble, verbalisée par la bouche de certains de ses personnages, Chéhab et Raëd, les descendants cadets de Khanjar Jbeili, qui rapportent eux-mêmes, en deux moments de narration, l’histoire de leur ancêtre et de sa progéniture. Une descendance à qui il a imposé une règle, près d’un «arbre sec». Un seul des descendants Jbeili sera autorisé à se marier et à avoir des enfants; ses frères et sœurs, s’il en a, seront simplement appelés à l’assister dans la gestion des biens.

Cupidité humaine
D’un côté le fils aîné, de l’autre les fils cadets. Ces derniers, comme dans l’impossibilité d’avoir une «grande maison» transportent leur «caravansérail», de pays en pays, du Mexique à la Chine, de la France de la Libération aux Balkans de la Guerre froide, en passant par Naples, Rome et Venise. «Tout manque est manque d’ancrage. Chacun à sa manière essaiera de revivre ce manque dans un grand ratage final, alors que ceux qui ont l’ancrage, ou bien ils ne font rien ou bien ils le bousillent. C’est un peu notre histoire», lance Majdalani.
L’histoire d’une cupidité humaine, d’une défaite, d’une «spirale sinistre» qui ravage le pays, aux abords de la deuxième décennie du XXIe siècle, à l’image de l’île Nauru, «comme métaphore du syndrome qui touch(e) la planète». Pourtant au-delà de la défaite, du cœur même de cette défaite, surgit l’acte de l’écrit, de la littérature. Loin de l’image d’un «sniper tirant sur des ambulances» comme une certaine approche présente l’art contemporain, loin d’une littérature en mal de fiction et plongée dans l’égocentrisme du «je», l’écrivain retrouve son droit de dire: «j’invente».
Au fil des romans de Charif Majdalani, le narrateur se revêt à la fois de complexité et de liberté, «dans une double distanciation par rapport à l’histoire», dans la jouissance de l’invention déclarée. Une invention qui se promène dans le paysage littéraire universel, dans cette grande Bibliothèque de Babel, d’une errance d’Aragon à la Phèdre de Racine, jusqu’aux interstices de l’Elias Khattar du Dernier Seigneur de Marsad, pour recréer l’image d’un «sanglier attaquant Adonis et, à ses côtés, une Aphrodite éplorée». Certaines lectures sont un acte de littérature «pour faire encore… durer un peu l’éternité».


Extrait
«L’aîné a ouvert le baluchon qu’il a posé sur le sol. Et comme je suis le lézard qui s’est dissimulé dans une anfractuosité entre deux pierres, comme je suis l’épervier qui passe et qui a un regard d’épervier, comme je suis l’âme des ménades qui ont hanté les lieux dans l’Antiquité et qui les habitent encore incidemment et aussi, pourquoi pas, le dieu du sanctuaire chrétien devant quoi la scène a lieu, comme je suis tout cela, je peux voir ce qu’il y a dans ce baluchon et que ne peuvent voir les centaines de regards curieux et insoupçonnés qui observent les nouveaux venus. Mais il n’y a rien d’intéressant dans ce baluchon, rien qui puisse donner quelque indice sur tout ce qui va suivre, ou sur ce qui a précédé».

Nayla Rached

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