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Nº 3108 du vendredi 6 décembre 2019

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Didier Billion. Nul n’a intérêt à une déstabilisation totale du Liban

Pour Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), «le Liban d’aujourd’hui n’est pas la Tunisie de Ben Ali ni l’Egypte de Moubarak». Il précise que «la sortie de la crise actuelle ne peut être que négociée» et que «la transformation du régime libanais ne peut se faire que dans la durée».

Didier Billion qualifie le moment que vit le Liban depuis des semaines de «moment historique» car selon lui, il s’agit d’une «remise en cause du système confessionnel libanais» mais relève «une contradiction qui réside dans le fait que tous ceux qui sont descendus dans la rue à de multiples reprises remettent en cause ce système mais sans formuler pour autant un projet politique cohérent alternatif au système actuel». Tout en considérant que «la dynamique même du mouvement en cours est d’une extraordinaire importance», il constate que «l’absence de cadre dirigeant et de structure organisée qui donnent une direction et un axe plus affinés aux revendications que les slogans prononcés au cours des manifestations, relève une autre contradiction qu’il s’agirait de dépasser si l’on souhaite que ce mouvement aboutisse à des résultats positifs».

Rapport de forces évolutif. En face d’un «défi d’une ampleur considérable auquel les Libanais contestataires sont confrontés», le professeur à IRIS sup’ insiste sur le fait que «si ces derniers veulent changer le système actuel, cette opération ne pourra se faire en quelques jours ou en quelques semaines: cela sera long». Il évoque par ailleurs «l’existence évidente de formes de résistance à ce mouvement à travers les élites et les partis politiques traditionnels dans leur diversité, quelle que soit leur origine confessionnelle, qui craignent de voir remettre en cause leurs prérogatives, leurs avantages et leurs privilèges et qui feront tout pour empêcher le mouvement actuel d’aller plus loin».
Didier Billion constate qu’on est dans «un cas de rapport de forces évolutif et nul ne sait comment il va se dénouer». Il ajoute que «rien ne se fera à court terme, cela risque de prendre du temps, ce qui veut dire que les formes de contestation telles qu’on a pu les voir depuis plusieurs semaines vont probablement se transformer à l’avenir et prendre d’autres formes que nul ne peut décrire». La qualification du mouvement de protestation libanais de «Révolution» est-elle appropriée ou faut-il parler d’«intifada»? A cela, Didier Billion répond: «Je crois qu’il ne faut pas parler de révolution, pas encore, peut-être le deviendra-t-il mais nous n’en sommes pas là et je crois qu’il est plus exact de parler d’un mouvement de révolte, tandis que le terme intifada, soulèvement, a une connotation liée à la question palestinienne». Et de préciser: «Il y a certes un mouvement de révolte profond, un processus de protestation révolutionnaire, mais il faut savoir mesure garder et rester lucide dans ce type de situation et ne pas s’emballer».
Quant aux craintes d’une confrontation violente et du danger d’un retour à la guerre civile, M. Billion souligne que «malgré quelques violences qui sont restées contrôlées et maîtrisées à ce stade, en espérant que cela dure, le mouvement a gardé son caractère pacifique et non violent. Parce que le pire scénario serait que cela se termine en bain de sang; nous n’en sommes pas là, mais il est évident que c’est une hypothèse qu’on ne peut pas écarter, car l’expérience nous a enseigné que nous ne sommes jamais à l’abri de mauvaises surprises. Les Libanais font preuve jusqu’à maintenant d’une grande maturité et tout le monde regarde évidement avec attention l’attitude de l’armée qui semble jouer la carte du légalisme. Nous savons qu’au Liban et dans la région, tout peut déraper très rapidement et il suffit de quelques provocations, qui peuvent provenir d’origines différentes, pour que tout s’embrase».

Pas d’intérêt à une déstabilisation. Qu’en est-il des accusations de l’existence d’interférences étrangères de la part de certains? A cette interrogation, Didier Billion, spécialiste de géopolitique, répond qu’«il faut prendre cet argument d’ingérence étrangère avec mesure. Nul n’est naïf, ces ingérences peuvent exister et nous savons qu’il y a un grand voisin du Liban, Israël, qui a déjà à maintes reprises dans l’histoire récente du pays du cèdre organisé des ingérences entraînant des conséquences dramatiques. Il faut prendre ce paramètre en compte et ne pas le nier, néanmoins, je ne crois pas qu’Israël a intérêt à déstabiliser totalement le Liban, en revanche il est vrai que si Israël peut contribuer à l’affaiblissement du Hezbollah, il le fera et il en profitera. Il ne faut pas être complotiste, les dirigeants israéliens et éventuellement quelques autres doivent probablement regarder avec une attention minutieuse les évolutions de la situation politique au Liban et s’ils peuvent créer et attiser des formes de déstabilisation, ils ne vont pas s’en priver mais ils ne vont probablement pas jouer la carte de la déstabilisation totale parce que la situation régionale ne peut accepter une zone de chaos supplémentaire». M. Billion ajoute qu’«on ne peut expliquer la profondeur et la spontanéité de ce mouvement par des ingérences extérieures et ceux qui, à l’étranger, ont intérêt à voir une forme d’affaiblissement du Liban n’ont pas intérêt à sa déstabilisation complète. C’est la nuance».

«Les Libanais font preuve jusqu’à maintenant d’une grande maturité (…), l’armée semble jouer la carte du légalisme.»

Au sujet de la présence d’«une main invisible américaine derrière le mouvement», le spécialiste du Moyen-Orient réfute ce qu’il appelle «les théories complotistes» mais il ajoute qu’«il ne faut pas être naïf, et on sait bien qu’il y a des agents d’influence qui sont rétribués et peuvent parvenir à avoir un rôle pour certains d’entre eux». Il ajoute que «c’est un paramètre qu’il faut prendre en compte mais il reste secondaire car ce qui se passe au Liban, et d’une façon différente en Iran ou en Irak, est le produit de contradictions sociales, économiques et politiques extrêmement profondes au sein des sociétés et il arrive un moment où ces contradictions sont telles que des mouvements de contestation surgissent, s’organisent et expriment nombre de revendications liées à des ressentiments profonds dans ces sociétés».
Didier Billion commente les actions diplomatiques des grandes puissances et constate que «la France a encore une influence au Liban mais en même temps, il faut mesurer les limites de ce rôle de facilitateur entre les parties libanaises». Quant à la réunion tripartite franco-américano-britannique à Paris durant laquelle a été évoqué la crise libanaise, il considère qu’elle «revêt un grand intérêt car elle traduit une forte préoccupation à l’égard de l’évolution de la situation au Liban et cela en relation avec l’évolution préoccupante de la situation régionale». Mais il signale «les différences d’approche entre ces trois puissances, notamment française et américaine, l’appréciation de la situation régionale n’étant pas la même à Washington et à Paris. La grille d’analyse de ce qui se passe au Liban passe pour les Américains par le prisme iranien et donc du Hezbollah alors que la France a une position plus nuancée, plus subtile à l’égard du Liban».
Comment voit-il l’avenir du Liban et les perspectives du changement de son régime actuel? Pour Didier Billion, «malgré l’ampleur des difficultés, le Liban jouit d’un grand atout qui tient aux formes de représentation qui existent et qui, si elles ne sont pas parfaites, ont montré leur efficience. Et qu’en dépit des mauvaises habitudes acquises dans l’exercice du pouvoir et la fragilité de l’Etat, les institutions continuent de fonctionner d’une façon démocratique, même relative». Il conclut d’ailleurs que «la sortie de crise ne peut être que négociée, car le Liban n’est pas la Tunisie de Ben Ali ni l’Egypte de Moubarak. Les structures politiques existent et peuvent être réformées. Et l’idéal est qu’un, ou plusieurs nouveaux partis puissent émerger et qu’ils transcendent les clivages et les appartenances confessionnelles car l’espoir d’une vraie et réelle transformation ne peut s’inscrire que dans la durée».

Béchara Bon (à Paris)

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