Magazine Le Mensuel

Nº 3108 du vendredi 6 décembre 2019

Editorial

Le jugement dernier

L’humiliation suprême a conduit Naji Fliti à mettre fin à ses jours. Ce père de famille s’est donné la mort parce qu’il était incapable d’offrir à sa fille un frugal petit-déjeuner. Il n’y a pire atteinte à la dignité humaine que celle d’un père qui n’a plus les moyens de nourrir sa progéniture. Des milliers d’autres souffrent comme lui, en silence, et dans quelques semaines, des dizaines de milliers, voire plus, seront dans l’incapacité de subvenir aux besoins les plus basiques de leurs familles.
Ils sont tous victimes du modèle économique libanais tant vanté par des élites bien pensantes et repues jusqu’à l’indécence. Le Liban est géré, depuis des décennies, par la version la plus barbare du capitalisme financier, qui a déjà montré ses limites dans des pays bien plus solides que le nôtre. Nos élites ont voulu cloner un modèle dont la principale caractéristique est de creuser les inégalités sociales, à la différence près que les filets sociaux qui ralentissent le glissement inéluctable vers la pauvreté n’existent pas chez nous, et que les outils qui atténuent la corruption généralisée – sans jamais l’éradiquer, car le capitalisme financier institutionnalise ce fléau – n’ont jamais existé.
Il faudra un jour juger ceux qui sont responsables de notre déchéance, ceux qui ont anéanti un à un les atouts qui faisaient la force du Liban, pour le transformer en coquille vide, et qui ont pillé les richesses du pays au nom d’un projet chimérique.

Il faudra juger ceux qui sont responsables de notre déchéance, ceux qui ont anéanti un à un les atouts qui faisaient la force du Liban.

L’urgence, aujourd’hui, est d’empêcher ces criminels de reproduire ce système, en transformant en opportunité la catastrophe dans laquelle ils nous ont précipités.
Le Liban ne peut plus et ne doit plus être un pays d’importation, une société frappée du mal de la consommation effrénée et hystérique. La production doit retrouver sa place dans la constitution du PIB; l’agriculture et l’industrie doivent être développées pour doper les exportations; le capitalisme cognitif doit remplacer le capitalisme financier inhumain; le tourisme culturel et religieux doit être promu autant sinon plus que le divertissement; les secteurs de l’enseignement et de la santé doivent être encouragés.
La valeur du travail doit être reconnue et récompensée et des freins doivent être mis à ceux qui ont amassé des fortunes colossales en ne faisant rien de plus que de piller l’Etat et de se rendre coupables des pires crimes et délits.
Aucun de ces objectifs ne pourra être atteint tant que le Liban continue à placer tous ses œufs dans un seul panier. La diversification des relations politiques, économiques et financières est une condition sine qua non pour réussir.
Tout n’est pas perdu, à condition que la victime, par une vaste supercherie et une diabolique manipulation, ne se retrouve elle-même en train de creuser sa propre tombe et de réhabiliter ceux qui l’ont martyrisé.

Paul Khalifeh

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