Magazine Le Mensuel

Nº 3108 du vendredi 6 décembre 2019

Décryptage

Dan Azzi, économiste. «Nous n’avons pas encore atteint le point de non-retour»

A l’heure où l’on parle d’un effondrement financier et que l’on évoque le «haircut»et le «capital control», Magazine fait le tour de la question avec l’économiste Dan Azzi, Advanced Leadership Initiative fellow de Harvard.

Comment qualifiez-vous la situation financière aujourd’hui? Avons-nous atteint l’effondrement?
Non, nous n’avons pas atteint l’effondrement! Il existe encore des mesures qui peuvent être adoptées pour éviter ce scénario. Certaines mesures sont peu communes et douloureuses mais elles peuvent certainement stopper l’hémorragie. Par contre, si les décideurs continuent à faire de la procrastination, la situation va empirer et pourrait avoir pour résultat un tsunami économique jamais vu durant les derniers cent ans de notre histoire.

Qui est responsable de la situation actuelle?
C’est l’ensemble du système sectaire, avec son leadership tribal féodal, ainsi que l’économie rentière et ses bénéficiaires. Le président Eisenhower a parlé en 1961 d’un «complexe militaro-industriel» régnant aux États-Unis. Au Liban, nous avons un «complexe sectaire-bancaire-monopolistique» au pouvoir. Cette explosion du pouvoir a tellement épuisé le pays avec un niveau d’avarice et d’incompétence sans précédent, qu’il a non seulement détruit le reste du pays sur le plan économique, mais a finalement réussi à détruire ses propres intérêts.

Le gouverneur de la Banque du Liban Riad Salamé est-il responsable comme certains le prétendent?
Il est partiellement responsable car il fait partie intégrante du système avec le reste du gouvernement. Sa politique monétaire consistant à soutenir le Peg (ancrage ou régime de taux de change fixe) à tout prix, a été bénie par l’élite politique du pays, c’est donc une responsabilité commune. En fait, sa politique monétaire était très populaire, même parmi le citoyen libanais moyen. Le problème, cependant, est que Salamé, pendant trop longtemps, a été décrit dans le psychique des Libanais comme un demi-dieu omnipotent. Actuellement, il est passé, dans certains milieux, à l’exact opposé. En réalité, il n’est ni l’un ni l’autre. C’est un banquier extrêmement intelligent, faisant face à un énorme défi, mais il n’est pas parfait. Il a des talents remarquables, mais comme tous les êtres humains, il a aussi des défauts et peut faire – et a fait – des erreurs.Normalement, le Peg est maintenu pendant quelques années, jusqu’à ce que la confiance soit rétablie comme ce qui s’est passé après l’écroulement de la livre libanaise entre 1985 et 1992. Mais à présent, après 22 ans, il a été maintenu et son coût est devenu très élevé. Jusqu’en 2008, c’était justifié et cela aurait pu avoir un sens, mais nous aurions dû réexaminer sa viabilité, ainsi que le modèle économique dans son ensemble. Quoi qu’il en soit, les politiques de M. Salamé ont été appuyées par la plupart des experts, ainsi que par la population. Cependant, je pense que les «ingénieries financières» commencées en 2016, en particulier dans la forme qu’elles ont prises, ont été une erreur majeure, qui a accru le risque «d’aléa moral» dans le pays. Il est désormais notoire et connu de tous que les ingénieries financières avaient pour but de renflouer deux banques. C’est la raison pour laquelle il leur a accordées ces profits exorbitants. Il aurait dû simultanément prendre des participations au nom des contribuables libanais, licencier certains grands directeurs responsables de ces pertes bancaires, réduire leurs primes et compensations, jusqu’à ce que chaque centime, jusqu’au dernier, soit remboursé au contribuable libanais. La manière dont ce fut exécuté, aucun prix n’ayant été payé par ces deux banques, a éveillé l’intérêt des autres banques, qui voulaient à leur tour «jouer» à ce jeu. Riad Salamé a dû alors refaire la même transaction pour chaque banque, grande et petite. L’ensemble du système est devenu accro et a cessé totalement d’être rationnel, trois ans après l’expiration de la première énorme «ingénierie financière».

Avons-nous atteint le point de non-retour?
Pas encore. Nous pouvons encore arrêter la grande catastrophe. Nous pouvons prendre des mesures qui peuvent être douloureuses maintenant, mais qui mettront un terme à de plus dramatiques événements dans le futur.

Quelles sont les solutions que vous suggérez?
Il y a des mesures immédiates à prendre et d’autres à moyen et long termes. Nous devons d’abord arrêter l’hémorragie du dollar vers l’extérieur. Cela nécessite la mise en place du contrôle de capitaux (capital control) légalement et officiellement. Sinon, ceci permettra aux détenteurs de gros capitaux «pistonnés» de faire sortir leur argent alors que les moins nantis (moyens et petits épargnants) seront coincés. Si quelques-uns des super-riches réussissent à faire échapper leur argent, ceci augmentera l’impact du haircut sur les 99,9% restants. L’ironie est que parmi les 1%, il y a un sous-ensemble de 1%. Le 1% des 1% qui s’échappent, laissera les riches malchanceux, avec un moindre piston, non seulement partager les pertes avec les classes pauvres et moyennes, mais effectivement supporter le poids des pertes.

S’il y a un haircut comment sera-t-il appliqué?
Actuellement, si nous mettons en place officiellement le contrôle de capitaux, nous pouvons en limiter l’impact au top 1%. Lorsque je parle de 1%, j’essaie d’être simpliste. Je parle des gens qui ont bénéficié de taux d’intérêts exorbitants. Quelqu’un qui a gagné un intérêt raisonnable de 4-8% ne devrait pas être pénalisé comme quelqu’un qui a gagné 14-30% d’intérêt. Le taux de 14-30% représente pratiquement ce qui a été volé au peuple libanais et la majorité de ces taux devraient être reversés et rendus. De même, les cadres supérieurs de banque ayant bénéficié de plans de sauvetage de la banque centrale ou qui ont été impliqués dedans, ce qui est effectivement un Ponzi scheme, en incitant les clients qui leur ont fait confiance à transférer leurs épargnes et en perdre une partie, devraient voir leurs bonus récupérés. Bien sûr, un haircut peut avoir différentes formes. Ce ne devrait pas être nécessairement la forme où les épargnants perdent la moitié de la valeur de leurs dépôts. Cela pourrait consister dans le remboursement du déposant de 5 % par an sur 20 ans sans intérêt. Dans ce cas, ils ne perdent leurs épargnes que dans une perspective de la «valeur temporelle» de l’argent. C’est identique à un haircut de 50%, mais psychologiquement plus acceptable. Un autre moyen consisterait à forcer la conversion de tous les dépôts en dollars en livres libanaises (au taux officiel pour les petits comptes, et à un taux plus élevé pour les comptes plus importants ayant bénéficiés des intérêts des ingénieries financières). Un autre moyen consisterait à forcer la conversion en actions bancaires des grands comptes ayant joui de l’ingénierie financière.

Si le Liban fait faillite quel scénario imaginez-vous? Comme la Grèce ou le Venezuela?
Nous avons au Liban une situation unique. D’une certaine manière, notre problème est plus facile à régler. C’est un problème mathématique, dont l’essentiel peut être résolu en n’affectant que 6 000 personnes au Liban. Le manque de volonté politique pour faire face au problème virtuel de tout cet argent illusoire dans les comptes bancaires est maintenant en train de causer un véritable problème dans le monde réel. Si nous agissons rapidement et de manière décisive, nous pouvons éviter un scénario catastrophique, souffrir un peu pendant 5 ans, puis se relever et devenir meilleur que nous ne l’avons jamais été en construisant une économie réelle et productive, au lieu d’une économie paresseuse de rentiers.

Certains suggèrent d’utiliser les réserves en or de la Banque centrale. Qu’en pensez-vous?
Absolument pas! Nous avons de la chance d’avoir une loi qui rend la vente de ces réserves difficile et qui est l’unique raison pour laquelle ils n’y ont pas touché pour nourrir le système du Ponzi Scheme, pour le faire durer un peu plus longtemps. Que Dieu ait l’âme du président Elias Sarkis qui a pris la décision d’acheter de l’or, qui est l’unique richesse que le gouvernement possède encore.

Toutes les banques libanaises seront en danger au cas où il y aurait faillite?
Encore une fois, si nous prenons les mesures adéquates, nous pouvons survivre et nos banques vont se relever, plus petites, mais mieux et plus efficaces que jamais.

Obtenir l’argent de CEDRE est une bonne chose pour le Liban ou simplement encore plus de dettes?
C’est une bonne chose, après avoir purgé la corruption et le gaspillage, sinon c’est juste jeter de l’argent.

Un nouveau gouvernement est-il une solution?
Un nouveau gouvernement serait bon s’il est composé de personnes honnêtes, d’experts dans leurs domaines. S’il est réduit, efficace et surtout habilité à prendre des décisions rapides et difficiles. Si le peuple libanais lui fait suffisamment confiance pour accepter, respecter et appliquer les décisions douloureuses qu’il devrait prendre.

Joëlle Seif

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