Magazine Le Mensuel

Nº 2900 du vendredi 7 juin 2013

à la Une

Présidentielle iranienne. L’ombre du Guide

Les Iraniens sont appelés aux urnes le 14 juin pour choisir un successeur au président sortant, Mahmoud Ahmadinejad, parmi huit candidatures, adoubées par le Conseil des Gardiens et le Guide suprême. En filigrane, les enjeux sont nombreux, qu’il s’agisse d’économie, de nucléaire et même de la survie de la République islamique.

Qui succèdera à Mahmoud Ahmadinejad? Les Iraniens, appelés aux urnes le 14 juin prochain, auront la dure tâche de choisir parmi les huit candidats adoubés par le Conseil des Gardiens, contrôlé par des religieux ultraconservateurs, et par-delà, le Guide suprême Ali Khamenei. Huit candidats, sur les 686 qui avaient déposé une demande au départ. Pour ce scrutin, le Conseil des Gardiens et le Guide ont pris soin d’écarter tout risque de manifestation ou de contestation, en ne choisissant que des personnalités proches du régime, et surtout, loyales à Ali Khamenei. Une manière de s’assurer que le scénario de 2009 ne se répètera pas. En 2009, deux candidats, aux positions perçues comme antagonistes, s’étaient opposés, avec Mir Hossein Moussavi, candidat des réformateurs, et Mahmoud Ahmadinejad, pour les conservateurs et le Guide. Avec pour résultat, des manifestations de grande ampleur – le mouvement vert – réprimées par le régime à grand renfort d’arrestations et d’assignations à résidence. Moussavi est d’ailleurs toujours en résidence surveillée depuis ce scrutin.
Pour éviter toute mauvaise surprise le 14 juin, les candidatures ont donc été savamment filtrées. Et ont été écartées, à la surprise générale, celles d’Akbar Hachémi Rafsandjani, qui avait le plus de chance de l’emporter, et de Rahim Mashaie, perçu comme le dauphin d’Ahmadinejad. Celui qui est considéré l’un des pères fondateurs de la Révolution islamique, Rafsandjani, s’est vu opposé une fin de non-recevoir à sa candidature, au motif de son grand âge − 78 ans, alors que le projet de loi, empêchant les candidats âgés de plus de 75 ans de se présenter, n’a pas été validé par le Conseil des Gardiens lui-même. En Iran, la disqualification du charismatique candidat réformateur a stupéfait, comme le montre le titre du quotidien Ebtekar, qui a barré sa Une par Un grand choc. D’autant que Rafsandjani portait avec lui l’espoir de nombreux Iraniens, qui souhaitaient une nouvelle administration, et surtout une meilleure gestion de l’économie et de la diplomatie. Son éviction surprend, car l’homme jouit d’une expérience inégalée en Iran, et sa vision politique est diamétralement opposée à celle d’Ahmadinejad ou des conservateurs. Sa voix pèse, tant dans la société iranienne que dans le clergé chiite. Le ralliement important d’un grand nombre de soutiens, issus du camp réformateur, mais pas seulement, à l’annonce de sa candidature, le prouve. Rafsandjani avait ainsi réussi à réunir autour de lui de nombreux leaders chiites des grandes villes saintes de
Qom, Najaf ou Machhad. Mais ce soutien massif lui aura au final porté préjudice. Rafsandjani président aurait pu faire de l’ombre à l’autorité suprême de Ali Khamenei.
Quant à Esfandiar Rahim Mashaei, le protégé du président sortant, il est depuis longtemps dans le collimateur du clergé iranien pour sa tendance à privilégier la carte nationaliste au détriment de l’islam. Le Conseil des Gardiens, pour l’écarter, a évoqué une ligne politique appartenant à un «courant déviationniste», au grand dam d’Ahmadinejad.

Bonnet blanc, blanc bonnet
En disqualifiant ces deux candidats, Ali Khamenei s’est ainsi arrangé pour éviter toute mauvaise surprise, le 14 juin et ne pas avoir un autre Ahmadinejad le seconder et faire cavalier seul plus souvent que 
de raison.
Restent donc huit candidats. Les Iraniens devront choisir de porter au pouvoir l’un d’eux, sept conservateurs et un seul réformateur, qui ont pour point commun d’être tous liés au Guide.
A 47 ans, Saïd Jalili fait figure de favori dans la course à la présidentielle. Secrétaire général du Conseil de sécurité nationale, il a aussi dirigé les négociations sur le nucléaire iranien et défendu obstinément les positions du Guide. Autre candidat conservateur, qui pourrait bien l’emporter, le maire de Téhéran depuis 2005, Mohammad Bagher Ghalibaf, 51 ans, ancien chef des forces aériennes des Gardiens de la Révolution. Il jouit d’une image d’homme de poigne, qui n’hésite pas à maintenir l’ordre et à mettre les moyens nécessaires pour ce faire. Les habitants de Téhéran le jugent bon gestionnaire, ayant beaucoup fait pour la capitale. Ouvertement méprisant envers Ahmadinejad, il est en revanche très dévoué au Guide.
Ali Akbar Velayati, 67 ans, a aussi toutes ses chances de l’emporter. Conseiller spécial de Ali Khamenei pour la politique étrangère, il a dirigé la diplomatie iranienne durant 16 ans (1982-1997). Entièrement au service du Guide suprême, il a réitéré ces derniers jours les déclarations d’allégeance, écartant tout changement de cap s’il était élu président, expliquant qu’il suivrait «exactement» les directives de Khamenei, notamment sur le dossier nucléaire.
A 67 ans, Gholam Ali Haddad Adel, qui se présente volontiers comme un intellectuel musulman, est aussi dévoué corps et âme au Guide suprême. Sa fille s’est même mariée avec Mojtaba, le fils le plus influent de Khamenei.
Hassan Rohani fait figure d’exception dans les huit candidats, puisqu’il est, à 64 ans, le seul mollah à se présenter. Il a travaillé au sein du gouvernement réformateur de Mohammad Khatami et dirigé les négociations sur le nucléaire entre 2003 et 2005.
Mohen Rezaï, 59 ans, se présente en candidat conservateur indépendant. Il fut, à 27 ans, le premier commandant en chef des Gardiens de la révolution, nommé par l’ayatollah Khomeiny lui-même, en 1981. Indépendant des courants politiques, il a toujours martelé sa fidélité envers le Guide. Il est actuellement secrétaire général du Conseil de discernement, l’instance d’arbitrage entre le Législatif et l’Exécutif.

Des enjeux cruciaux
Autre proche de Khomeiny, lors de son séjour français de Neauphle-le-château, Mohammad Gharazi qui, à 72 ans, est le doyen des candidats. Personnalité de premier plan aux débuts de la Révolution, il s’est ensuite fait oublier de la scène politique, occupant uniquement le poste de ministre du Pétrole et des Télécoms jusqu’en 1997.
Unique candidat ouvertement et officiellement réformateur indépendant, Mohammad Reza Aref a occupé les fonctions de vice-président de la République, durant le deuxième mandat de Mohammad Khatami. Ce technocrate musulman est assez peu connu du grand public et ses convictions politiques restent floues.
Qui les électeurs choisiront-ils de porter au pouvoir, à l’issue de ce scrutin? Et surtout pour quoi faire?
Car les enjeux de cette élection sont cruciaux.
D’abord sur le plan économique. Sous le coup des sanctions internationales de plus en plus strictes, l’Iran doit faire face à une grave crise économique. L’inflation y est galopante, dépassant officiellement les 30% et le chômage plafonne au-delà des 16%, avec officiellement trois millions d’Iraniens chômeurs, quand d’autres murmurent que le chiffre réel avoisinerait les 12 millions. A cela s’ajoute la dévaluation du rial, la monnaie nationale, qui a perdu 70% de sa valeur face au dollar sous la présidence Ahmadinejad. Sans oublier la corruption qui gangrène le pays. Si beaucoup de ces problèmes sont effectivement dus aux embargos pétrolier et financier contre l’Iran, il n’en reste pas moins qu’aucune réforme n’a été engagée à ce jour. Et ce n’est visiblement pas près de s’arranger. Invités à s’exprimer sur leur programme économique lors d’un débat télévisé le 31 mai dernier, aucun des huit candidats n’a su vraiment énoncer un plan pour relever le pays. Ali Akbar Velayati a ainsi promis de «contrôler l’inflation en 100 jours», tandis que Mohammad Bagher Ghalibaf a dit ramener la stabilité économique «en deux ans». Quant à Saïd Jalili, il a dit vouloir mettre en place une «économie de résistance», sans donner plus de détails. Le lendemain, la presse iranienne s’en est donnée à cœur joie, qualifiant le débat de «comédie», sans une amorce de solution claire et de programme établi.
Sur la question du nucléaire, en revanche, les huit candidats semblent parler d’une même voix. Tous sont d’accord sur le droit «légitime» de l’Iran à l’énergie atomique civile. «Sans considération du candidat élu le 14 juin, les activités d’enrichissement de l’uranium se poursuivront sans peur des ennemis», a ainsi affirmé Saïd Jalili. Le dossier nucléaire étant, de toute façon, l’apanage unique du Guide suprême, Ali Khamenei.
En revanche, en ce qui concerne les négociations avec les grandes puissances occidentales du groupe 5+1, les stratégies diffèrent.
Dans une interview exclusive accordée à l’AFP, Ali Akbar Velayati a rappelé la position du Guide suprême, qui avait dit que les armes atomiques étaient «haram». Il a proposé, s’il était élu, d’avoir des discussions bilatérales avec certains membres du groupe 5+1 et de les élargir à des pays «influents sur la scène internationale». «Mais cela ne veut pas dire que nous parlerons avec tous», a-t-il toutefois prévenu. Auparavant, Velayati avait critiqué l’action de Saïd Jalili, estimant que les négociateurs (iraniens) devaient «connaître la langue internationale pour que l’autre partie les comprenne». De fait, hormis peut-être Jalili, qui se veut très dur dans les négociations, la plupart des candidats ont affirmé vouloir suivre la ligne énoncée par le Guide, qui s’était dit prêt, le 21 mars dernier, à des discussions directes avec les Etats-Unis. Le maire de Téhéran, Ghalibaf, a annoncé pour sa part que s’il était élu, «le prochain gouvernement (poursuivrait) sa tâche, mais de façon constructive, basée sur l’intérêt national et les valeurs révolutionnaires».
Cette convergence de vues de tous les candidats sur le nucléaire marque aussi la volonté du Guide de négocier sur ce dossier, et par là d’initier une volonté d’ouverture, afin de sauvegarder la République islamique. Cela permettra aussi au régime d’éloigner les menaces israéliennes, devenues pressantes au fil des déclarations intempestives d’Ahmadinejad.

L’ère sécuritaire
Si le Conseil des Gardiens et le Guide suprême ont pris soin de verrouiller les candidatures, c’est surtout pour mettre en place une «unité de pouvoir et une unité de décision en Iran, ce qui n’est pas arrivé depuis la mort de l’ayatollah Khomeiny», comme le rappelle Bernard Hourcade, directeur de recherche au CNRS, dans une interview au quotidien français 20 minutes.
Sur le plan interne, en revanche, l’éviction d’un ayatollah comme Rafsandjani de la course à la présidentielle, montre que le régime iranien va s’ancrer dans une ère militaro-sécuritaire, dominée par l’autorité des Gardiens de la Révolution. Selon Milad Jokar, analyste spécialiste de l’Iran pour le Huffington Post, «cela démontre la transition entre l’autorité absolue du Velayat-e faqih (la tutelle de la jurisprudence) à l’autorité nécessaire du Sepah-e Pasdaran», alias les Gardiens de la Révolution. L’expert iranien Ahmad Salamatian avait, dès janvier 2012, anticipé de cette mue du régime, lors d’une interview sur la radio France Culture. «Derrière le turban de Khamenei, c’est le képi des militaires et des Gardiens de la Révolution qui se montre». Cette transition du pouvoir vers une ère tout sécuritaire s’est d’ailleurs engagée dès les législatives iraniennes de 2012, où près de trois quarts des candidats appartenaient aux Gardiens de la Révolution. Avec un Parlement et un président tout acquis à sa cause, le Guide suprême, qui a la mainmise sur les grandes questions, aura fini de verrouiller le système. Une manière pour lui d’empêcher toute velléité d’ouverture et de changement pour la société iranienne, mais pas seulement. Il s’agit aussi de couper court aux revendications des groupes séparatistes, notamment dans les provinces du Baloutchistan ou du Sistan, qui pourraient profiter d’un affaiblissement de l’Etat si le président et le Guide n’étaient pas sur la même ligne. Associées à un contexte régional potentiellement explosif, des confrontations internes violentes auraient pu mettre en péril la survie même de la République islamique. Ces enjeux, Ali Akbar Hachémi Rasfandjani les a bien compris. C’est d’ailleurs sans doute pour cela qu’il n’a pas fait appel de la décision du Conseil des Gardiens de l’écarter de la course à la présidentielle. Pour que perdure la République islamique. 

Jenny Saleh
 

Zahra, une candidate virtuelle
Alors que les femmes ont finalement été 
écartées de la course à la présidentielle 
iranienne, Zahra, une héroïne de bande 
dessinée, a fait son apparition sur le Web. Son profil a de quoi surprendre. Institutrice de 52 ans, Zahra est au final la première femme à se lancer virtuellement dans les élections du 14 juin. A l’origine de cette candidature, une B.D. qui narre l’histoire d’une mère à la recherche de son fils, Mehdi, disparu durant les 
manifestations qui ont suivi la réélection de Mahmoud Ahmadinejad, en 2009. Son 
créateur, Amir Soltani, un écrivain iranien exilé aux Etats-Unis, s’est donc dit qu’il «fallait que cette voix soit représentée» et a créé le site vote4zahra.com
Zahra aborde dans son programme de 
nombreux thèmes sociétaux importants pour l’Iran d’aujourd’hui comme l’abolition de la peine de mort, la libération des prisonniers politiques ou encore, une plus grande 
représentation des femmes dans la société. Sur le site, les Iraniens peuvent répondre à quelques questions sur ces thèmes et voter. L’initiative a visiblement plu, puisque de 
nombreux internautes se sont mobilisés, 
poussant Soltani à la création d’un compte Twitter et d’un groupe Facebook.  

Système électoral
Le président de la République iranien, l’équivalent du chef du gouvernement, est élu au suffrage universel par les électeurs. Son mandat, d’une durée de quatre ans, est renouvelable une seule fois. Tous les 
candidats à la présidentielle font l’objet d’une étude approfondie du Conseil des Gardiens, qui approuve ou rejette les candidatures. Parmi les critères requis pour voir approuver une candidature, une loyauté entière et 
complète au régime et au Guide suprême.
Le Parlement, alias le Majlis, compte, lui, 
290 députés, élus eux aussi pour une durée de quatre ans.
Enfin, l’Assemblée des experts, dont l’élection se déroule tous les huit ans, a pour lourde charge d’élire le Guide suprême de l’Iran. Elle est composée de 86 membres.

Un réseau d’espionnage démantelé
Le ministère iranien des Renseignements a affirmé ce week-end qu’un «réseau 
terroriste», lié au Mossad israélien, avait été démantelé. Le réseau était composé de 12 personnes, mais aucun de leurs noms ni la date de leur arrestation n’ont été précisés. Seule information, le fait que le dirigeant du groupe est originaire «d’un pays arabe 
régional».
Les Renseignements iraniens soupçonnent cette cellule d’avoir voulu perturber la 
prochaine élection présidentielle. Le ministère précise ainsi que le réseau arrêté prévoyait de «mener des attaques terroristes avant et 
surtout le jour du scrutin», dans le but de «créer des divisions ethniques et 
confessionnelles» dans certaines régions troublées du pays. On apprend également que la cellule aurait déjà «touché plusieurs cibles dans une ville» et que «son responsable 
principal était en contact avec un quartier général basé en Grande-Bretagne».
Depuis plusieurs années, l’Iran accuse Israël et son allié américain de mener une 
campagne d’assassinats ciblés et de 
sabotage contre son programme nucléaire et a annoncé plusieurs arrestations d’agents présumés. 

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