Magazine Le Mensuel

Nº 2925 du vendredi 29 novembre 2013

Semaine politique

En attendant le nouvel ordre régional. Echéances en suspens

Cette semaine, les trois plus hauts personnages de l’Etat se sont rendus à l’étranger pour tirer la sonnette d’alarme et tenter d’extirper le Liban de l’ornière de la paralysie générale. Objectif: profiter du nouvel ordre régional qui se dessine à Genève.
 

A l’occasion du discours de l’Indépendance, Michel Sleiman a dressé un tableau noir mais lucide de la situation. «La réalité amère est qu’il est difficile de parler d’indépendance si nous ne parvenons pas à organiser des élections législatives, à former un nouveau gouvernement, à nous asseoir à la table pour dialoguer sans renier nos engagements passés, ou si nous ne parvenons pas, l’an prochain, à organiser l’élection présidentielle dans les délais constitutionnels. L’indépendance ne saurait être complète si nous continuons à consolider le confessionnalisme dans les esprits au lieu de renforcer l’idée de citoyenneté et la logique de l’allégeance absolue à la patrie, et elle ne saurait être totale si nous n’arrivons pas à nous tenir à l’écart des retombées négatives des crises régionales parce que nous rendons les intérêts supérieurs du Liban tributaires de la volonté régionale ou soumis au diktat et aux intérêts étrangers». Quand les convictions se heurtent à la réalité.
 

Sleiman dénonce
Depuis le début de son mandat, le chef de l’Etat n’a jamais changé de discours. Le chantre du consensus, du dialogue et de la politique de distanciation n’a cessé d’énoncer ces principes, aussi bien au Liban qu’à l’international où il bénéficie d’un véritable soutien. Force est de constater qu’il n’a jamais été en mesure de les faire appliquer. Tout simplement parce que le Hezbollah et le Courant du futur, leurs parrains et leurs alliés, leurs soutiens et leurs affidés ont aujourd’hui plus de pouvoir. Dans cette optique, tous ceux qui se dressent contre sa bonne volonté sont pointés du doigt. «L’Etat de l’indépendance ne saurait être mis sur pied si des factions libanaises décident de marquer leur indépendance à l’égard de la logique de l’Etat ou si elles décident d’outrepasser le consensus national en prenant la décision de franchir les frontières pour s’impliquer dans un conflit armé sur le territoire d’un pays frère, mettant ainsi en danger l’unité nationale et la paix civile».
Depuis son entrée en guerre sur le territoire syrien, le Hezbollah est dans la ligne de mire du président.
D’abord parce qu’il contredit ses principes, ensuite parce que les chefs d’Etat des grandes puissances occidentales et du Golfe ne cessent de lui reprocher cet état de fait, comme l’Arabie saoudite, lors de sa dernière visite à l’étranger. Faut-il y voir une rupture des liens définitifs entre les deux parties? Non, selon Walid Joumblatt, l’un des véritables soutiens du chef de l’Etat, qui explique que les déclarations de Sleiman «se recoupent avec l’initiative du président de la Chambre, Nabih Berry, qui prévoit un désengagement libanais du conflit en Syrie». Ces derniers jours, le leader druze a infléchi son discours vis-à-vis de la question syrienne. L’avantage pris par les troupes du régime de Bachar el-Assad sur le terrain et l’accord des grandes puissances à Genève sur le nucléaire iranien y sont sans doute pour quelque chose.

 

Echéances décisives
Le chef de l’Etat n’observe pas la situation que d’un œil. «Il ne saurait être question d’indépendance si l’Etat ne parvient pas à établir sa seule autorité sur l’ensemble du territoire national, s’il ne parvient pas à combattre le takfirisme et le terrorisme, et si les forces régulières ne sont pas, exclusivement, maîtres des armes et des capacités de défense sous la supervision du pouvoir politique». Des déclarations qui vont de pair avec celles du ministre de la Défense Fayez Ghosn qui, quelques mois après avoir mis en garde contre la présence d’al-Qaïda au Liban, a solennellement déclaré que «le terrorisme a commencé à noyauter le Liban». En dénonçant l’implantation des groupuscules islamistes sur le territoire libanais, le président se pose en défenseur de l’armée et des forces de sécurité, mises à mal de Tripoli à Saïda, en passant par Ersal et les camps palestiniens, tout en désignant ceux qui les soutiennent. Joumblatt décode la parole présidentielle lorsqu’il met en garde contre ceux qui s’adonnent à ce «jeu délicat». «La capacité de ceux qui ont lié l’attentat contre l’ambassade d’Iran à l’implication du Hezbollah en Syrie et qui contrôlent les groupes takfiristes est pratiquement nulle».
La sécurité du pays était au menu de la visite de Marwan Charbel en France. A Paris, le ministre de l’Intérieur, qui a rencontré son homologue Manuel Valls, a mis en garde contre une intervention syrienne en cas de conflit armé entre sunnites et alaouites, un des nombreux périls qui, selon lui, menacent le pays. «La première échéance dangereuse est l’ouverture, en janvier, du procès devant le Tribunal spécial pour le Liban (TSL), il y aura ensuite l’élection présidentielle, suivie de la présidentielle en Syrie, puis l’élection d’un nouveau mufti de la République et, enfin, les élections législatives». L’accord international entre les puissances occidentales et l’Iran à Genève va-t-il enrayer ce scénario?

 

Nouvelle donne
Tous ont, en tout cas, salué cet accord. Le président Sleiman espère «des retombées positives sur la situation régionale en conformité avec les principes du droit et des relations de bon voisinage sur la base du respect mutuel des intérêts communs et de la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats. Par la voix de Fouad Siniora, le Courant du futur a décrit l’accord sur le nucléaire de «début de grand changement pour l’avenir». «S’il est couronné de succès, cet accord peut propulser la dynamique régionale vers de nouveaux horizons de coopération et de construction positive entre les pays de la région. Mais cela dépendra de ce que décidera la République islamique iranienne, qui possède des liens historiques communs avec la région arabe.
L’accord de Genève souffle au Liban comme un vent apaisant les tensions du moment, comme en témoignent les affrontements rue Huvelin, voire les rumeurs lancées dans le Golfe sur une possible démission du patriarche Béchara Raï, très critique envers l’évolution de la situation en Syrie, pour d’autres fonctions vaticanes. Sur la brèche, le pays a toutes les raisons de se contenter de ce nouvel ordre régional qui ravive l’espoir d’une pacification globale, notamment en Syrie. Elude-t-il pour autant les questions fondamentales posées par l’opinion et certains partis sur l’identité nationale, la remise à plat de la formule de coexistence ou la redéfinition du périmètre de l’Etat? Pour celui qui s’enfonce dans l’océan, toutes les bulles d’oxygène sont bonnes à prendre. Pour autant, sans doute préfèrerait-il être définitivement repêché.

Julien Abi Ramia

Berry en Iran
Au programme de la visite du président du 
Parlement à Téhéran, l’attentat de Jnah, 
l’accord de Genève et la situation régionale.
Point d’orgue de cette visite, la rencontre de Nabih Berry avec le guide de la révolution, 
l’ayatollah Ali Khamenei, qui a duré plus d’une heure. Un tête-à-tête entre les deux hommes avait succédé à une rencontre plus élargie qui avait regroupé la délégation libanaise − les députés Abdellatif Zein, Kassem Hachem, Hagop Pakradounian, Ghazi Zeaïter et Ali Fayad − et le président du Parlement iranien, Ali Larijani. Saluant son hôte, Larijani a insisté sur le rôle «distinctif» que joue Berry au Liban pour ce qui est, notamment, de «sa gestion des 
circonstances très délicates qui ponctuent la scène libanaise. Nous sommes attachés à la réconciliation interlibanaise. Nous sommes 
également attachés à la réconciliation en Syrie et en Palestine, sur la base du principe du 
soutien à la Résistance», a indiqué le chef du Parlement. «L’accord entre l’Iran et les 
puissances internationales sur le nucléaire 
permet à Téhéran d’œuvrer dans cette 
direction». Larijani a souligné que «certaines parties cherchent à provoquer des dissensions entre l’Iran et les pays arabes et islamiques (…). Il faut empêcher que de tierces parties puissent s’immiscer dans ces relations solides». Berry a ensuite été reçu par le chef de l’Etat iranien, Hassan Rohani.

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