Magazine Le Mensuel

Nº 2927 du vendredi 13 décembre 2013

Editorial

Il ne manquait qu’Alexa!

Que des averses torrentielles, dont le Liban est coutumier, inondent la chaussée en septembre ou en janvier, les ministères et les services en charge de l’entretien des routes se disent toujours surpris et s’accusent les uns les autres de l’absence de prévoyance. A qui la faute? Est-ce celle du CDR, de la municipalité, du ministère de l’Intérieur, des Travaux publics ou des Finances… pourquoi pas celle du citoyen? On ne l’a jamais su. Le fait que l’on assiste chaque année au même phénomène finit par immuniser les Libanais. Les plus anciens se souviennent certainement des trombes d’eau qui, un jour ou l’autre, au fil des ans, ont bloqué la circulation. Ils ont, peut-être encore en tête l’image de ces personnes traversant, à dos de portefaix, les rues du centre-ville de l’époque, transformées en fleuves. Ils ne peuvent pas oublier non plus les déclarations récurrentes des responsables qui clament leur «irresponsabilité».
Mais si, cette année, il manquait encore un facteur au désastre social et économique que vit le Liban, Alexa le lui apporte. Cette tempête qui, depuis plusieurs jours, fait la «Une» des médias et que tout citoyen redoute au vu de l’expérience vécue sur les routes la semaine dernière, ne semble pas avoir beaucoup inquiété ceux qui se savent prémunis contre toutes les intempéries. Pour les autres, ce sera le système D, pour ne pas changer.
Ceux qui, volontairement ou par nécessité, résistent encore à fuir vers d’autres horizons ont le sentiment que, désormais, rien ne leur sera épargné dans cette période de sinistrose. Ainsi Tripoli, deuxième grande ville du pays, continue à vivre dans la terreur. Les plans sécuritaires, annoncés à grand fracas par le ministre de l’Intérieur ont, de toute évidence, échoué. Ce dernier, dépassé par la crise et incapable de la résoudre, se contente d’appeler, en désespoir de cause, ceux qui le critiquent à, plutôt, l’épauler dans sa tâche «titanesque». Les soldats de l’armée, envoyés à la rescousse, ne se retrouvent pas sur un champ d’honneur mais pris sur un ring entre des milices lourdement armées.
Dans un pays aussi grand qu’un mouchoir de poche, les combats qui secouent une région ne peuvent pas être ignorés dans les autres. C’est ainsi que la population a vécu et vit, non seulement dans la peur d’Alexa, mais également dans l’angoisse de 1975 et des affres de la guerre, dite, civile. Pendant ce temps, et alors qu’Alexa a déjà frappé, ceux auxquels nous avons confié nos destinées se lancent à travers les médias les accusations les plus graves et, comble d’humiliation, la justice entre en scène pour départager des dirigeants de haut niveau. Les chiffonniers n’auraient rien à envier à leurs disputes. Mais les citoyens n’en ont guère cure, trop préoccupés par leurs difficultés quotidiennes. Les fêtes sont aux portes et l’homme à la barbe blanche manquera, sans  doute, de moyens pour apporter dans sa hotte de quoi égayer, l’espace d’une nuit, la triste vie des plus démunis dont le nombre augmente au fil des ans. S’il est pénible de penser aux réfugiés syriens et palestiniens privés d’abris et du minimum du nécessaire humain, il n’est pas moins pénible de songer aux Libanais qui survivent sans électricité, sans eau et dans le froid de leurs misérables logis, abandonnés à eux-mêmes et dont on tient si peu compte. Il n’est pas question de se donner bonne conscience en en parlant, mais de constater ce que nos dirigeants ont fait de ce pays, jadis dit la Suisse du Levant. Si nous revenons sans cesse sur ces sujets récurrents, c’est que rien ne change depuis des décennies. Nos élites ne cessent de nous le rappeler. Quel que soit le problème, ils avancent leur argument le plus exaspérant: «Cela a toujours été ainsi». Mais même et, surtout, si nous avons souvent subi des catastrophes sociales et économiques, nous sommes en droit de demander et d’espérer que cela change. Qu’une nouvelle génération retrousse ses manches et prenne en charge le sort du Pays du Cèdre. Il est vrai que ceux qui, il n’y a pas si longtemps, en ont rêvé et travaillé au changement souhaité, ont payé de leurs vies. Leur courage et leur sacrifice ne peuvent être vains. A l’aube de 2014, le vœu des Libanais est le «changement». L’année nouvelle le leur apportera-t-elle?

Mouna Béchara

 

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