Magazine Le Mensuel

Nº 3043 du vendredi 4 mars 2016

Semaine politique

Riyad vs Beyrouth. L’ouragan saoudien et les sables mouvants libanais

Soudain, alors que les Libanais attendaient un déblocage politique avec le retour à Beyrouth de Saad Hariri, la situation s’est détériorée avec l’annonce par l’Arabie saoudite de la suspension de l’aide de quatre milliards de dollars aux forces armées libanaises. Jusqu’où peut aller la colère de Riyad et comment la calmer?

La classe politique libanaise a cru, au début, à un coup de colère des dirigeants saoudiens qui se dissiperait vite grâce à l’habileté diplomatique des alliés du royaume au Liban, passés maîtres dans l’art de traiter avec les princes. Mais elle a dû vite déchanter. Ni la réunion marathon du Conseil des ministres, ni les multiples déclarations de sympathie, ni le défilé de personnalités à l’ambassade d’Arabie saoudite à Beyrouth, ni les menaces véhiculées par les pôles économiques n’ont réussi à calmer Riyad. Au point que de nombreuses figures politiques, considérées notamment proches du royaume, déclarent forfait et confient, dans leurs salons privés, qu’elles ne comprennent plus rien à la politique saoudienne et qu’elles ne savent pas ce que veut l’Arabie.
La soudaine crise entre Beyrouth et Riyad apparaît d’autant plus absurde que le Liban a été le premier pays arabe à condamner l’agression contre les représentations diplomatiques saoudiennes en Iran. La campagne de solidarité avec l’Arabie n’a donc pas lieu d’être puisque le Liban n’a jamais failli à l’égard du royaume. Même l’ambassadeur d’Arabie, le très actif Ali Awad el-Assiri, ne parvient pas à répondre aux interrogations des Libanais réellement pris de court.
 

Confrontation directe
Que veut l’Arabie du Liban? C’est donc la question qui est sur toutes les lèvres et à laquelle répondent des spéculations et aucune affirmation concrète.
Pour un diplomate libanais chevronné, les dirigeants de Riyad ont commencé à perdre leur calme dès la signature de l’accord sur le nucléaire iranien entre la République islamique et la communauté internationale. Depuis la naissance de la République islamique, l’Arabie saoudite a été le premier pays à percevoir la menace que constitue cette révolution naissante, mais elle était plus ou moins rassurée du fait que, d’une part, elle pourrait ne pas faire long feu et, d’autre part, elle est condamnée par l’Occident. La guerre irako-iranienne, les sanctions économiques et l’embargo, ainsi que les tentatives de déstabilisation interne n’ont pourtant pas affaibli l’Iran qui apparaît aujourd’hui incontournable sur le plan régional et international. Les dirigeants saoudiens ont bien essayé de faire part de leurs appréhensions à leurs alliés américains, en vain. L’accord a été conclu et les sanctions ont été, pour la plupart, levées.
Plus encore, la République islamique d’Iran étend son influence en Syrie et au Yémen, sans parler du Liban. C’est la crainte que ce modèle chiite puisse réussir qui fait peur aux dirigeants saoudiens, estime le diplomate libanais, qui ajoute qu’une telle réussite mettrait en évidence le rigorisme du royaume. Pour la première fois dans leur histoire, les dirigeants saoudiens ont choisi la confrontation directe, alors qu’ils étaient connus pour mener leurs guerres par proxys. Après avoir ouvertement annoncé leur appui aux factions de l’opposition syrienne, ils sont directement intervenus au Yémen, où leurs bombardements se poursuivent depuis un an sans parvenir à obtenir une victoire décisive et alors que l’opinion publique internationale commence à les pointer du doigt. Comble de malheur, le Liban qui, depuis l’émergence du Premier ministre assassiné Rafic Hariri a été leur arrière-cour, est en train de leur échapper. La nouvelle équipe au pouvoir à Riyad trouverait, selon le diplomate précité, cette situation inacceptable et elle aurait donc décidé de réagir avec fermeté sans tenir compte des intérêts de ses alliés. Les Saoudiens estiment, en effet, qu’ils ont donné beaucoup d’argent au Liban, y ont énormément investi et voilà que la situation leur échappe totalement. Non seulement le ministre libanais des Affaires étrangères se permet de ne pas voter en faveur d’une résolution de la Ligue arabe, qui épouse la vision saoudienne à l’égard de l’Iran, mais de plus, le Conseil des ministres, présidé par une personnalité qu’ils ont eux-mêmes choisie et qui regroupe une majorité de leurs alliés, ne parvient pas à accepter de leur présenter des excuses. Cette constatation a donc été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase saoudien rempli, depuis déjà quelque temps, par la série de déceptions essuyées au Liban.

 

Pressions tous azimuts
Les dirigeants saoudiens auraient donc décidé d’agir directement sans plus passer par leurs alliés. Des informations recoupées révèlent que leur obsession actuelle serait de mettre en difficulté le Hezbollah par tous les moyens pour l’affaiblir et porter ainsi un coup au chef de ce parti, qui se permet de les critiquer ouvertement, et à son parrain, l’Iran. Pour l’instant, l’Arabie exige une position claire du gouvernement libanais, qui englobe à la fois des excuses au royaume, une condamnation claire du Hezbollah et une demande de retirer ses troupes de Syrie.
Pour obtenir gain de cause, les dirigeants saoudiens utilisent, pour l’instant, les pressions politiques et économiques. Certains craignent qu’ils cherchent à aiguiser les tensions confessionnelles et la diffusion par une chaîne saoudienne d’un petit film satirique contre le secrétaire général du Hezbollah s’inscrit dans ce cadre. L’objectif de ce film est de pousser les partisans du Hezbollah à une réaction musclée sur le terrain qui entraînerait une riposte de la part de la rue sunnite. Dans le même sillage, les dirigeants saoudiens sanctionnent l’Armée libanaise qui se bat contre les terroristes en suspendant l’aide qui lui a été promise. Selon des informations sécuritaires, les Saoudiens exigeraient que l’Armée libanaise ne se contente pas d’arrêter les terroristes de Daech et al-Nosra, mais agisse de la même façon avec les combattants du Hezbollah, qui se déplacent à la frontière libano-syrienne avec l’accord tacite de l’institution militaire.
En dépit de la confusion suscitée par l’attitude saoudienne, les protagonistes libanais ne sont pas décidés, pour le moment, à aller vers une confrontation interne. Ils essaient encore de trouver des compromis avec les dirigeants saoudiens, tout en essayant de maintenir un minimum de contacts entre eux. Ils sont appuyés en cela par la communauté internationale et les Etats-Unis en particulier, qui affichent leur appui à la stabilité du Liban.
Aucune démission du gouvernement n’est donc en vue, tout comme l’idée de démettre le ministre des Affaires étrangères ou simplement de lui retirer le dossier de la Ligue arabe n’est pas envisagée. De plus, malgré la controverse au sein du Courant du futur, son chef Saad Hariri a décidé de maintenir le dialogue avec le Hezbollah.
De son côté, le Hezbollah affiche un calme serein, affirmant, par la voix de son secrétaire général sayyed Hassan Nasrallah, qu’il ne se laissera pas entraîner dans une discorde confessionnelle et que la réponse stratégique sera un surplus de victoires en Syrie. En d’autres termes, la confrontation avec les dirigeants de Riyad n’aura pas lieu au Liban, selon le Hezbollah. Le Courant du futur est apparemment du même avis et, en dépit de l’ouragan saoudien, le Liban pourrait bien être épargné ou s’en sortir avec un minimum de dégâts.

Joëlle Seif
 

Nasrallah: priorité à la stabilité
Dans un discours très attendu mardi soir, le secrétaire général du Hezbollah a dissipé les craintes libanaises sur des troubles sécuritaires internes. Tout en dénonçant les rumeurs sur une prétendue intention du parti à procéder à un second 7 mai 2008, Hassan Nasrallah a affirmé que le Hezbollah est très serein et ne craint pas les manœuvres saoudiennes pour l’affaiblir ou le discréditer. Selon lui, les agissements saoudiens sont un signe de faiblesse et non de force. Il a ainsi assuré que ce ne sont pas les Saoudiens qui peuvent déstabiliser le Liban et affirmé que le maintien de l’actuel gouvernement est une nécessité nationale. Par conséquent, les ministres du Hezbollah n’ont pas l’intention de démissionner. En revanche, si l’autre camp le souhaite, il est libre de le faire, sachant que ce gouvernement est celui du 14 mars et que le Hezbollah n’y a qu’une participation réduite. Enfin, autant il a exprimé son attachement à la stabilité interne, autant Nasrallah a affirmé qu’il compte continuer à dénoncer les agissements de l’Arabie saoudite, estimant que la condamnation de l’injustice est un devoir religieux. Mais il a précisé que le Hezbollah ne compte pas demander à ses alliés de le suivre dans cette tendance, tout comme il ne les avait pas consultés lorsqu’il avait décidé d’envoyer ses hommes en Syrie pour protéger le Liban…

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